Page d'accueil - Publications / Articles - L'image et l'impur : l'expérience mentale des troubadours


L'image et l'impur

Paru dans la revue Art Press, Octobre 2004 - Edition spéciale, Images et Religions du Livre.

 

« Dieu, à en reprendre de la force, finirait-il par ex-sister,

ça ne présage rien de meilleur

qu’un retour de son passé funeste. »

Jacques Lacan, Télévision

 

« Nous aimons la mort davantage que les Occidentaux aiment la vie. »

Oussama Ben Laden

              L’incendie de l’image revient brûler parmi nous : comme il y a trois millénaires avec Moïse, comme à Rome, comme à Médine en 625, comme à Poitiers en 732, comme à Byzance en 717, comme en France le 8 août 1572, dans la nuit de la Saint-Barthélemy, comme à Vienne en 1683, nous voici sommés de prendre position : il nous faut aimer l’image au titre d’idole, l’accepter comme icône, ou encore de la rejeter comme fantasme idolâtre.

              Dès l’origine, le problème de l’humanité fut de représenter ses dieux; le lien social, la relation à la féminité, la stabilité et la sécurité de la communauté, la place de l’homme dans son monde, tout en dépendait.

Il y a deux mille trois cent ans, Moïse semble résoudre le problème de l’image : il ordonne de détruire le veau d’Or, qui représentait un taureau de fécondité ou même un piédestal pour le nouveau Dieu sans figure, et à qui les Israélites relaps s’apprêtaient à immoler une jeune vierge dans un rite orgiaque ; pour faire bonne mesure, le prophète ordonne aux Lévites de tuer trois mille des idolâtres. Qu’il n’y ait pas d’images, car l’image est nécessairement idole, proclament ensuite le judaïsme et l’islam. Et, de l’idole, disent les Trois Livres, procède la religion du sacrifice, et du sacrifice humain.

 

John Sargent-Shriver,  Astarté,

Boston Public Library Murals

 

Ne concernant qu’une petite tribu échappée à la servitude d’Égypte, la solution mosaïque au problème du culte des idoles est locale. Comme le montre la lecture des prophètes, l’idolâtrie se maintient côte à côte avec l’iconoclasme monothéiste. Cette survivance est de structure : une coupure majeure, comme celle du monothéisme, si elle affecte tout les noms de la cité, ne condamne pas les noms anciens des idoles à l’oubli (à titre d’exemple contemporain, la destruction des mythes par la science n’a pas affecté la structure, par excellence mythique, du complexe d’Œdipe). L’idole perdure : non seulement dans toutes les civilisations, mais encore dans le sein même d’ Israël, qui ne cesse de retomber dans l’idolâtrie, c’est à dire d’intégrer, aux côtés du monothéisme qui proscrit l’image, les cultes des tribus et nations voisines; Moloch et Baal voisinent avec le Temple dont le centre est vide de toute représentation, et les prophètes agonisent la grande prostituée que ne cesse de redevenir Israël : 

                 « Commencement de ce qu’a dit Iahvé par Osée. Iahvé dit à Osée :

                 Va, prends pour toi une femme de prostitution

                 Et des enfants de prostitution,

                 Car vraiment le pays se prostitue,

                 En se détournant de Iahvé. » (Osée 1 :2)

Ainsi se nouent en un lien apparemment indissoluble l’idolâtrie, la sexualité, l’image de la femme et l’identité même de la nation; celle-ci a le choix d’être une pure fiancée, promise au dieu unique, à qui l’adultère avec les images est interdit, ou une prostituée qui fornique avec les idoles. La communauté ne sera pure qu’à obéir à un ensemble de prescriptions qui brident tout à la fois la sexualité, la féminité et la représentation, nul ne se compromettra avec la « mère des prostituées et des abominations de la terre » (Apocalypse 17 :5).

Avec l’image vient donc la souillure et cette souillure, dans un monothéisme patriarcal, ne peut être que femme et femme encore :

«  Plaidez, plaidez contre votre mère, car elle n’est point ma femme, et je ne suis point son mari! Qu’elle ôte de sa face ses prostitutions, et de son sein ses adultères! » (Osée 2 :5)

Et encore :

« Tu as pris ta magnifique parure d’or et d’argent, que je t’avais donné, et tu en a fais des simulacres d’hommes, auxquels tu t’es prostituée! »

Pour le patriarcat tribal, il s’agit d’assurer la transmission du Nom du père, fondation du groupe. Si la maternité est toujours vérifiée empiriquement, la paternité, elle, est toujours incertaine et il faut assurer son inscription symbolique (on se rappelle les longues généalogies, entièrement masculines, dans la Torah). D’où la haute surveillance exercée sur la sexualité féminine : il est indispensable d’éviter la bâtardise qui compromet le nom du père. Prostituées et adultères représentent ainsi le dernier degré d’impureté, passible de lapidation, par la menace qu’elles font peser sur le sang de la tribu [1] .

Mais le récit vieux testamentaire humanise la rigueur de son iconoclasme misogyne: si le Lévitique accable les croyants de 689 prescriptions (dont beaucoup concernent l’impur), la Torah rétablit l’équilibre par son aspect narratif. Or, quand y a-t-il récit? Quand se rencontrent des hommes et des femmes : comme chacun sait, nombreuses sont les femmes nommées et actives dans l’Ancien Testament, nombreux les épisodes sexuels où le texte ne s’embarrasse point de périphrases, nombreux les questionnements que l’humanité engage avec elle-même. Tout se passe comme si la Torah profilait une féminité narrative qui humanise et adoucit son monothéisme intransigeant; au contraire du Coran, où la seule femme individualisée par un nom propre est Marie (Maryam), mère de Jésus.

Tiepolo, Isaac et Rébecca au puits (1751) , Musée du Louvre

 

L’Islam reprend trait pour trait la prescription iconoclaste. Celle-ci ne figure cependant pas dans le Coran, mais dans les Hadiths, recueils des dits du Prophète qui constituent la jurisprudence de la charia. L’Islam ajoute une prétention d’universalité et un prosélytisme militant et guerrier à l’iconoclasme du second commandement mosaïque; par ailleurs, laissant place aux prescriptions, aux interdits et aux imprécations, qui occupent désormais la majorité de l’espace textuel,  le Coran retranche la narrativité de l’Ancien Testament, qui permettait identifications et projections imaginaires et qui tempérait la guerre contre les idoles. Le récit des hommes et des femmes en est proscrit. À ces titres divers, l’iconoclasme musulman est plus radical que le juif.

Tout ceci n’est pas que vieilleries dignes de la seule curiosité des historiens, ethnologues et archéologues. Le 11 septembre fait de la querelle des images notre contemporaine absolue. Les tours furent abattues comme idoles; elles symbolisent une pensée « femme », une idole impure, comme l’écrit  l’un des grands idéologues de la Fraternité musulmane égyptienne, Sayyid Qutb : « L’Occident confère à la pensée humaine le statut de Dieu »[2] . Aux yeux des islamo-fascistes, l’Occident est donc en essence idolâtre.

L’iconoclasme militant et intolérant passe directement à l’appel à la violence contre l’amour occidental des images-femmes, car « ceux qui ont usurpé la puissance divine sur terre ne seront pas dépossédés par la puissance des mots seuls »[3] . Subrepticement, l’extrémisme musulman réintroduit le culte de Baal-Moloch (mentionné dans le Coran, Sourate  XXXVII, 125), qui exige le sacrifice des premiers-nés. L’iconoclasme radical, obsédé de pureté, engendre ainsi, paradoxalement,  une nouvelle idole, qui demande sa dîme de « martyrs ». Par exemple, Al-Qaradhawi, un des leaders de la Fraternité musulmane, grand idéologue et théoricien de l’islamo-fascisme et autorité reconnue de l’Islam Sunnite cite un vers du Coran et déclare dans une fatwa qu’ « opérations-suicides est un terme incorrect et trompeur, parce qu’elles sont d’héroïques opérations de martyr et n’ont rien à voir avec des suicides. La mentalité de ceux qui les accomplissent n’a rien à voir avec celle d’une personne qui se suicide. »[4]

Certes, l’Islam ne connaissant pas de papauté qui centralise et accorde la doctrine, on trouvera toujours une fatwa contredisant l’appel au meurtre. Cependant, il est faux d’arguer, sur fond de ces opinions contradictoires, d’ « un esprit de tolérance » qui n’existe que dans l’esprit de thuriféraires de l’Islam et de quelques « idiots utiles », égarés en Occident. En témoigne la monstrueuse popularité du nouveau Baal-Moloch, j’ai nommé Ben Laden, chez les musulmans

 

Baal, timbre palestinien

 

J. Sargent Shriver, Moloch (1895)

Boston Public Library Murals

La prière en direction de la Mecque

 

Dans le monothéisme radicalement iconoclaste travaille la pulsion de mort : se rendre au Dieu sans figure et sans médiation, c’est réintroduire dans l’histoire la figure d’un surmoi qui refuse de savoir qu’il est mort et sans cesse étend ses prescriptions contre la vie. La répression en personne, tel est Dieu selon Lacan, un Dieu exigeant pseudo-martyres et sacrifices. L’iconoclasme absolu, loin de modérer ou d’éliminer la pulsion de mort que nous portons tous en nous, lui donne libre cours : elle réintroduit ainsi sans qu’on s’en aperçoive l’idole à qui l’on dédie ses enfants, le vieux cochon canaanite qui exigea Isaac d’Abraham. Au contraire, si cette relation au symbole s’adoucit d’un rapport à l’imaginaire et à la vie (c’est dire à la féminité et au récit), la menace du sacrifice et de l’autosacrifice se modère[5] .

Que le fond de l’affaire soit d’origine sexuelle, il est facile de le montrer. Revenons à Sayyid Qutb, qui publia un compte-rendu de son séjour en Amérique (1948) sous le titre The America I have seen. Le thème des États-Unis idolâtres et barbares (à partir d’une lecture déformante de l’histoire et des réalités américaines) embrasse aussi, outre les gazons bien entretenus comme preuve de décadence,  la question de l’idole féminine : «  La jeune fille américaine est familière des possibilités de séduction qu’offre son corps. Elle sait la séduction de son visage, et de ses yeux expressifs, et de ses lèvres assoiffées. Elle sait la séduction de ses seins ronds, de ses fesses pleines, de ses cuisses bien formées, de ses minces jambes – et elle montre tout et ne cache rien. »[6] Il n’est pas étonnant que le prude clerc ait été effarouché par une danse organisée par l’église de Greeley, petite ville du Colorado qui interdisait la vente d’alcool : « Ils dansèrent à la musique du gramophone, et la piste de danse était emplie de pieds battant la mesure, de jambes attirantes, de bras ceints autour de la taille, de lèvres pressées sur des lèvres, de poitrines pressées sur des poitrines. L’atmosphère était pleine de désir… »

              À cet égard, certaines clauses du testament de Mohammed Atta, chef des assassins du 11 septembre, sont aussi révélatrices : « … 5. J’interdis qu’une femme enceinte ou une personne en état d’impureté viennent me rendre les derniers hommages; je le désapprouve…6. J’interdis que des femmes me rendent les derniers hommages….9. La personne qui lavera mon corps près de mes parties génitales doit porter des gants, de telle sorte qu’il ne les touche pas. »

                  Inutile d’insister sur les conséquences qu’ont ces phobies sur le statut de la femme musulmane.

              Comment est-il possible que le discours coranique, qui visait à l’origine la destruction des idoles, réintroduise la pulsion de mort sous forme de fétiche rassemblant tous les désirs? Tout tient ici dans le rapport à la lettre du texte. Au cours des siècles, il s’est fossilisé, quand bien même la tradition musulmane avait connu une grande liberté d’interprétation (le soufisme au VIIIe et IXe s., Avicenne au Xe , Averroès au XIIe,  Ibn’ Arabi et Jala al-Din al-Rumi au XIIIe ). Mais l’orthodoxie littéraliste reprit vite ses droits; ainsi, l’approche historique, ethnologique, archéologique du Coran et des Hadiths s’est trouvée très tôt bloquée, alors même que le judaïsme et le christianisme passaient par le crible des sciences humaines.  Dès lors qu’un fondamentalisme, quel qu’il soit, fétichise  la lettre, le père mort et surmoïque voit s’accomplir son vœu le plus cher : occuper tout l’espace du désir, ne laisser place à aucune image et réaliser ainsi l’absorption de l’imaginaire porteur de vie au profit de l’idolâtrie obsessionnelle de la lettre qui tue : la splendide calligraphie arabe est le voile dont le père mort se couvre[7] . Un légalisme tatillon et phobique momifie et sacralise des prescriptions qui représentaient un progrès au VIIe s., mais qui ne sont plus maintenant que des cadavres sans rapport avec notre monde : massacre des infidèles, ou leur réduction à la dhimmitude (un statut de second zone qui les marque comme autres privés de reconnaissance et de droits égaux), servitude des femmes, lapidation des adultères , etc. etc. La parole du Prophète est fossilisée par un légalisme anhistorique. Il faut souligner que cette cadavérisation surgit logiquement du statut accordé au texte sacré : présenté comme une révélation divine, le Coran est antérieur à l’Ancien et au Nouveau testament (qu’il réécrit allégrement : ainsi, Abraham était un musulman (Sourate II, 67), Jésus a prophétisé la venue de Mahomet (Sourate LXI,  6), il n’est pas Dieu incarné (Sourate IV, 57)[8] ). La réécriture coranique, par son antériorité supposée, acquiert un caractère intouchable : elle occupe tout l’espace du désir.

 

Coran mamelouk, XIVe s. , Le Caire, Musée National

 

Tatouage en arabe calligraphique, XXe s.

 

Le discours du christianisme sur la pureté, l’image et l’histoire est tout autre. Certes, le christianisme n’est pas sans conserver des traces de l’ancienne obsession. Ainsi, saint Paul : «  Faites donc mourir les membres qui sont sur la terre, l’impudicité, l’impureté, les passion, les mauvais désirs, et la cupidité, qui est une idolâtrie. » (Colossiens 3 :5) Ainsi, Tertullien: « Ah! craignons plutôt que nous ne donnions de l'autre côté un plus juste sujet de blasphème, car quoi de plus scandaleux que de voir des femmes chrétiennes, qui portent le titre de sacrées gardiennes de la pureté, paraître ornées et embellies comme des courtisanes? » (Sur la toilette des femmes, II, XII). Ou encore, lorsque le même enjoint aux vierges chrétiennes de se voiler : “ Les païennes[9] d’Arabie seront vos juges, elles qui violent non seulement la tête, mais aussi le visage, si complètement qu’elle sont contentes, avec un oeil libre, plutôt de jouir de la moitié de la lumière que de prostituer le visage tout entier. » (Sur le voile des vierges, XVII, 4).

 

Salvador Dali, Arabes ADN (1963)

 

Chez saint Paul comme chez Tertullien, l’obsession de la pureté chrétienne procède des coutumes juives ou du dégoût de la « fornication » idolâtre de la mythologie gréco-romaine. Cependant, a contrario, saint Paul n’hésite pas à faire des chrétiens une ordure absolue, le réceptacle de la déjection même : «Nous sommes devenus comme les balayures du monde, le rebut de tous, jusqu'à maintenant. » (1 Corinthiens 14) [10]. C’est donc qu’il y a aussi, dans le christianisme, autre chose que la compromission avec l’idole et que l’obsession de l’impureté qui pétrifie le monothéisme tribal. Cette Chose du christianisme, c’est l’incarnation, qui, à l’égard  ce qui nous intéresse ici, opère deux coupures radicales d’avec les discours régnants. En premier lieu, Dieu ayant pris corps d’homme, c’est une image véridique du vrai qui entre dans l’histoire et oblige à tenir compte de ses mutations. Il est désormais possible de figurer la divinité non par le simulacre et l’idole, mais par un corps réel, qui renverse du même trait l’iconoclasme fervent du monothéisme. Le concile de Nicée (767) qui rétablira le culte des images  contre les iconoclastes de Byzance s’appuie sur l’autorité de saint Jean Damascène; puisque il y a eu une image vraie de Dieu dans l’Incarnation, il est permis d’être iconodoule : «  Je ne vénère pas la matière, je vénère le créateur de la matière, qui pour moi est devenu matière et qui me sauve par la matière. »

En second lieu, Dieu ayant accepté librement de se compromettre et de se vautrer dans l’impureté de la chair humaine, celle-ci devient à la fois une précieuse figure de la divinité et une image qui se situe au delà du pur et de l’impur. Jésus renverse les poncifs de la pureté avec une désinvolture et une liberté qui, aujourd’hui encore, coupent  le souffle. Par exemple, il demande de l’eau à une Samaritaine (Jean 4 : 1-41), et fait d’un Samaritain un modèle de charité (Luc 10 :25-37) ; or, les samaritains étaient pour les juifs du premier siècle des hérétiques, des schismatiques, voire même des païens, avec qui il était impensable de se commettre. Jésus mange avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs, ce qui scandalise les Pharisiens (Matthieu 9); quand la femme pécheresse (c’est à dire prostituée ou adultère) lui parfume les pieds chez Simon le Pharisien, au grand effroi de convives qui redoutent la contamination par l’impur, il dit: « C’est pourquoi je te le dis, ses nombreux péchés lui sont pardonnés : car elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu » (Luc 7 :47) Tout est dit dans l’entretien sur l’impureté (Matthieu 15) que synthétise saint Paul : «Je sais et suis persuadé par le seigneur Jésus que rien n’est impur en soi, et qu’une chose n’est impure que pour celui qui la croit impure. » (Romains 14 :14).

La péricope de la femme adultère (Jean 8) résume ce qui devrait mettre fin à tout phobie de l’impur et à son cortège de prescriptions et de sacrifices. En effet, tout comme la prostituée chez Simon le Pharisien, elle symbolise toutes les obsessions du monothéisme tribal : la compromission avec l’idole, la menace mortelle de la féminité, à écarter quel qu’en soit le prix, la possibilité que le lignage patriarcal soit contaminé par la bâtardise, la dissolution de nom du père et donc du lien social, le retour infini de l’exigence du sacrifice. La femme adultère résume la Grande prostituée d’Ézéchiel et d’Osée, et anticipe la putain babylonienne de l’Apocalypse. La foule des Pharisiens est donc prête à la lapider, en accord avec la lettre de la Loi (voir le Lévitique, 20 :10) [11]. Mais le « Que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre » arrête net les justiciers, qui se retirent un à un :

 

Lorenzo Lotto, Jésus et la femme adultère  (1556),  Musée du Louvre

 

«  Alors s’étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit : Femme, où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a-t-il condamnée? Elle répondit : Non, Seigneur. Et Jésus lui dit : Je ne te condamne pas non plus; va, et ne pèche plus ».

En troisième lieu, saint Paul tire la leçon du geste christique en une formule ramassée, qui universalise le rejet de la phobie névrotique: « Mais Dieu m’a appris à ne regarder aucun homme comme souillé ou impur. » (Actes 10 :28).  Personne n’est plus exclu, quelque soit son ethnie, sa langue ou son sexe.

              Ce qui est détruit aussi et primordialement dans ce refus de la pureté, c’est le littéralisme, la servitude de l’homme au service des prescriptions, le fondamentalisme dévot qui sacralise la lettre; car « la lettre tue, mais l’esprit vivifie » (Saint Paul) et « le sabbat est fait pour l’homme, non l’homme pour le sabbat » (Marc 2 :27).

Nous avons donc besoin d’une pensée qui nous débarrasse à la fois de l’idole, cachée au fond de tout meurtre sacrificiel, et de la pruderie du monothéisme tribal, avec son obsession de l’impureté.

 

Il ne s’agit pas de faire de l’impur une nouvelle idole, qui  inverserait celle de la pureté. Pas plus qu’il ne faut faire de l’image la source de tous nos maux : car, par l’Incarnation, l’icône a rapport au Réel.

Nous nous méfions en effet de l’inclusion tribale et sexuelle que produit l’idole, qu’elle s’appelle Baal, Astarté, tribu, ethnie, état-nation ou chef charismatique : en dernière analyse, l’idole est la concrétion imaginaire de ce que Freud appelait le « narcissisme de la petite différence », à quoi il attribuait un meurtrier pouvoir.

Mais nous défions aussi des exclusions que fabrique la pureté, que celles-ci frappent les femmes, les américains, les intouchables, les juifs, les petits ou les bourgeois capitalistes.

Enfin, nous craignons comme la peste le fondamentalisme littéraliste : il est l’idole de ceux qui  récusent l’idole, et qui remplissent les mausolées avec  les cadavres mutilés des impurs infidèles. Contre ces meurtriers, l’anathème a été prononcé : «Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beau au dehors, et qui au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toutes espèces d’impuretés. » (Matthieu 23 :27)[12]

 

Retour haut de page

 

Notes

1- Les bâtards nés d’inceste ou d’adultère et les enfants de prostituées occupent respectivement les septième et huitième degrés d’impureté dans la société juive du premier siècle. Voir Joachim Jeremias, Jerusalem in the Time of Jesus, An Investigation into Economic & Social Conditions During the New Testament Period , Fortress Press, 1979, pp. 271 sqq.

Retour au texte

2- Occidentalism, p.117.

Retour au texte

3- Id. p 126

Retour au texte

4- Al-Raya (Qatar), 25 avril 2001.

Retour au texte

5- « Le langage porte la mort », dit Lacan (Autres écrits, Le Seuil, Paris 2000, p.313). À l’opposé, on en déduira que ce qui soutient la vie c’est l’imaginaire, l’image de la femme en particulier.

Retour au texte

6- Les listes d’interdits sexuels ont toujours un aspect pornographique.

Retour au texte

7- Voir les très pertinentes remarques de Jean-Michel Hirt, Le miroir du Prophète, psychanalyse et Islam, chap. 11 (« L’interdit de représenter »), Grasset, Paris 1993.

Retour au texte

8- Voir l’article d’Armand Lafferère, « Est-il permis de soutenir Israël? » , Commentaire no. 104, 2004 : « Le Coran contient cependant, à titre préventif, l'explication de ces contradictions : les Juifs et les Chrétiens ont falsifié le message des prophètes et fabriqué de fausses Ecritures (2 :75 ; 3 :78 ; 5 :13,15,41,72) ; ils " sont devenus incrédules après avoir été croyants " (3 :90). Loin d'être des précurseurs respectés, les " gens du Livre " sont donc des faussaires et des apostats. On comprend mieux, dans ces conditions, l'injonction donnée aux Musulmans : " Ne prenez pas pour amis les Juifs et les Chrétiens, ils sont amis les uns des autres ; celui qui, parmi vous, les prend pour amis, est des leurs " (5 :60) »

Retour au texte

9-Nous sommes quatre siècles avant la fondation de l’Islam. Le passage prouve que le voile est une coutume tribale païenne. Il s’agit d’un des écrits montanistes de Tertullien, alors qu’il était devenu mebre de cette secte extrêmement stricte.

Retour au texte

10- Pour une prescription juive en sens contraire, voir le Lévitique 5 :1-5.

Retour au texte

11- Le tableau de Lorenzo Lotto figure admirablement la presse unanime de la foule indifférenciée autour du Christ et de la femme adultère.

Retour au texte

12-L’impureté est ici l’obéissance à la lettre hors l’esprit, qui a pour conséquence le meurtre de ceux qui enfreignent la Loi (prophètes, femmes adultères, etc.).

Retour au texte

 

Retour haut de page