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La Fin du Sexe

Publié dans Chair et Métal, 1999

 

"Aujourd’hui, je pense que l’étranger, l’Autre est en nous."
"Today I think the alien is inside."

William Gibson



Lire la déjà très vaste littérature qui s’amasse sur l’Internet et la révolution technologique revient à feuilleter une Bible affolée: d’un côté, les prophètes apocalyptiques et paranoïaques; de l’autre, les témoins (martyrs) annonçant la terre promise des hypericônes rhizomatiques et les béatitudes de la technologie. William Gibson, créateur du terme cyberespace, se contente quant à lui d’extrapoler en noir les fictions technologiques du présent.

Cependant, l’expansion mondiale du digital ne devrait conduire ni à un utopisme béat, ni à à une distopie de la déprime anti-technologique. La position tierce de l’observateur neutre nous est tout aussi bien interdite: nous n’avons pas le luxe névrotique de ne pas penser à ce qui dès aujourd’hui nous affecte tous.

La technologie de l’Internet vérifie la découverte de Ferdinand de Saussure, que le langage, appréhendé au niveau du signifiant, n’est qu’une mise en série de différences relatives et négatives, ce que l’on peut écrire minimalement comme {0,1}: dès l’origine, le langage aura été digital. On a reconnu là les deux éléments de base qui, à l’intérieur de tout ordinateur, peuvent se combiner en algorithmes pour créer du texte, calculer les trajectoires de fusées atomiques, gérer des portefeuilles, générer en bref un monde, une réalité qui s’impose de plus en plus, non pas, comme certains le croient, comme virtuelle, en doublet de la "vraie réalité", mais comme le prolongement continu de ce que nous avons toujours connu sous le nom de cosmos: la fiction langagière des nos perceptions, qui fonde l’imaginaire consistant de la vie humaine. En ce sens, rien de nouveau sinon une dilatation quasi infinie de la réalité et de ses simulacres qui nous soutiennent. Les débats sur le plus ou moins de réalité du virtuel sont donc, à ce niveau, de faux débats: notre monde a toujours été virtuel, dès que l’homme a commencé à parler.

Prendre cela pour une libération (c’est le discours des béatitudes) c’est tomber dans le chausse-trappe de s’aveugler sur la Loi: sous l’accroissement infini de l’imaginaire, travaille la loi de fer qu’est la matérialité binaire du langage. L’Internet est l’extension maximale de l’ idolâtrie du signifiant, des objets, des représentations:le mou credo de notre société du Spectacle s’y expose, mais coupé du fondement pulsionnel antique (Freud: "Les Anciens mettaient l’accent sur la pulsion; les modernes le mettent sur l’objet": le progrès de la civilisation n’est donc autre qu’un renforcement du refoulement et de la répression). Sur l’Internet, règne déjà en maître absolu la figure du Même: nous ne cessons de nous y projeter et de nous y identifier, retrouvant partout notre moi dilaté à la dimension cosmique.

À cet égard, l’Internet n’est nullement une coupure épistémologique. Pour qu’il le soit ou le devienne (je ne préjuge nullement de cet imprévisible), il faudrait que l’ordinateur ou le réseau ait produit un homonyme, comme Képler avec l’ellipse, (le même mot, mais plus du tout la même réalité que le cercle parfait de la cosmologie ptolémaïque). L’Internet, dans les egos qui s’éclatent, n’est pas le dépassement de la science galiléenne et cartésienne, le saut dans le "postmoderne", mais l’intensification de cette modernité qui fut créée au dix-septième siècle. En dessous des images, c’est l’idéal de la science moderne qui à la fois le permet et le régit, non la béatitude des "identités" fractionnées et composites du cyberespace.

Là réside le plus profond problème, que seule Sherry Turkle du MIT a entre’aperçu (Life on the Screen); on sait que la science moderne est l’abolition du sujet: refoulement qui n’est pas son but, mais seulement une conséquence calculable de son extension universelle; grossièrement dit, peut importe la vie sexuelle de Galilée ou d’Einstein; ce qui compte, c’est que leurs algorithmes fonctionnent, en dehors de leur statut de sujets désirants. Ou encore, pour que la médecine soit efficace, il faut que le corps soit réduit au machinique. La science est donc contre le sexe, en tant que celui-ci définit le sujet; elle est contre le corps symbolique incarné; elle fonctionne donc, pas même à notre insu, comme vaste entreprise de désincarnation, d’arrachement à la contingence du corps désirant, d’effacement de l’identité inconsciente; en bref, la science moderne est la figure la plus puissante et la plus fondamentale de la répression et du refoulement; les {0,1} nous arrachent au corps, qui voit profiler sa disparition dans l’image digitale. D’où les réactions que son expansion provoque : régressions édéniques, fuites dans l’imaginaire des identités ethniques, tribales, sexuelles; au lieu d’une soumission au rationnel, la science digitale engendre sans cesse des résistances irréelles, symptômes d’une aliénation de plus en plus profonde. A sa progression correspond l’épanchement de violences de plus en plus barbares.

Pour éviter tout malentendu, je ne suis ni un passéiste ni un puritain: il nous faut à la fois plus de science (de technologie) et plus de sexe; plus de science et de technologie, pour guérir, pour produire plus économiquement, pour traiter les maladies de l’environnement à coût non prohibitif; plus de sexe, car l’expansion du {0,1} menace notre altérité, au point que l’on voit déjà s’annoncer les lendemains qui ne chantent pas, car l’Autre aura entièrement disparu, absorbé par le même de la machine: nous vivrons éternellement, entités biomécaniques séparées de la procréation, communiquant nos imaginaires à coups de petits frissons électroniques. Paradoxe insoluble: nous ne pouvons revenir en arrière, au monde d’avant Galilée; mais l’univers infini qui s’est créé dans la tête des hommes au dix-septième siècle et atteint maintenant une extension prodigieuse n’a pas de place pour nous, les combattants du désir: la puissance manipulatrice des lettres mathématiques et des algorithmes amincit les sujets, jusqu’à les exténuer, et nous rejette dans une déréliction sans lieu.

Un passage par les DUMs est ici nécessaire pour faire entendre ce que j’ai à dire. Les dums sont des "dongeons à usagers multiples" (du jeu "Dongeons et dragons") ou "domaines à usagers multiples". Les sujets discutés dans les dums représentent une convergence d’intérêts. Ce peut être les actions en bourse (principalement celles de l’Internet), la collection des boîtes d’allumettes ou le sexe.

Entrez dans un "MUD room", changez de sexe, construisez le personnage séduisant que vous n’êtes pas dans la vie. De la salle de réception, passez dans une chambre privée avec votre partenaire. Caressez, orgasmez électroniquement. Tout d’abord, vous aurez l’impression d’une fantastique libération : votre corps mis entre parenthèses, vous pouvez enfin mettre en mots tous vos fantasmes. Mais un soupçon vous vient: ayant quitté le corps, cette contingence qui signifie votre identité, ne vous êtes-vous pas soumis à une autre dénudation? Ne voyez-vous pas que vous vous êtes asservi à la loi de l’amour sous sa forme la plus explicitement brutale, qui le fait passer par les défilés contraignants du signifiant? L’amour par les mots, et sans doute bientôt par des images de corps, n’est nullement une libération, un saut dans l’espace éthéré où le désir se donne libre corps; il est soumission sans partage à ce que nous refoulons dans la vie (car enfin, hors du cyberespace, nous faisons aussi l’amour à des signifiants par des signifiants): que nos gestes les plus simples sont commandés par un déterminisme sans au-delà, la loi du langage.

Freud nous avait déjà avertis que rien n’est plus dégoûtant, pour un fantasme narcissique que de se heurter au fantasme narcissique d’un autre. L’amour et la jouissance sur le Net n’est rien d’autre que l’extension maximale de l’aliénation du désir dans les objets (et au premier titre, dans les mots): il n’est pas libération du désir, mais la fausse liberté des projections et des identifications. Sherry Turkle cite le cas d’un certain Stewart, étudiant en physique de 23 ans, névropathe solitaire qui n’a connu l’amour que dans une chambre dum. Ses succès en tant qu’"Achille", séducteur romantique, n’ont fait que creuser l’abîme entre son identité réelle et son fantasme. La fausse cure du Net n’a débouché que sur une déréliction encore plus aliénante.

Certes, avoir un corps, un nom propre lié à ce corps, un sexe signifiant d’une singularité irréductible, pose toutes sortes de problèmes. Dès lors, pourquoi ne pas s’en débarrasser, et fictionner un autre corps constitué de mots, d’images et d'algorithmes seulement (c’est-à-dire hors sexe). Mais voilà : la singularité signifiante va du même coup disparaître, être entièrement absorbée par le fantasme, qui n’est là que pour la refouler; le corps en tant qu’image d’un désir individuel aura été aboli, le sujet jeté dans la poubelle de l’histoire. Assumer une autre identité dans la chambre Mud n’est pas remplacer une réalité par une irréalité; c’est seulement donner à l’irréalité de l’imaginaire (ce que nous avons coutume d’appeler la "vie", la "réalité") son extension maximale. La question de savoir si l’Internet est bien une réalité ou non n’est plus pertinente, la réponse étant toujours affirmative.

Oui, il y aura du rapport, mais non sexuel: quand la science aura supprimé la contingence de nos corps (ou, ce qui revient au même, aura finit la tâche en cours de la médecine, qui est de le bioniser entièrement). Nous ne mourrons plus (il n’est déjà plus besoin de relation sexuelle pour nous reproduire); devenus éternels et immortels, nous serons en même temps enfin morts à tout jamais comme sujets désirants. Baiser? Mais pourquoi donc? Ce serait risquer une fois encore de nous exposer à un (ou une) Autre dont nous ne savons pas la face.

A tous les égards, l’énoncé souvent mis en circulation qu’il n’y pas de loi centralisée sur l’Internet, que nous entrons dans l’euphorie postmoderne d’une diffraction non-hiérarchisante est un leurre mythique; car, à la dispersion des points de vue, à la possibilité d’écrire ou de représenter tous les fantasmes, de correspondre avec le monde entier, de trouver sur tout sujet l’information pertinente, correspond un accroissement maximal de la loi du bit; sous une fausse absence de centre et de hiérarchie, l’Internet ne fait qu’opacifier plus encore la soumission des projections et des identifications à la Loi (le fantasme n’étant que son envers): il permet de la diffracter avec une efficacité supérieure à tout ce que l’on a connu jusque ici. Par exemple: mon université a fait un sondage (électronique et subreptice, bien entendu) sur l’usage du réseau par l’ensemble des professeurs, étudiants et administrateurs. Elle a découvert que 70% du temps était dévolu, non à de sérieux échanges scientifiques, érudits, ou bureaucratiques, mais à des sites "roses"! Le nouveau potentiel que la technologie donne aux petites transgressions académiques correspond dans ce cas, très exactement, à une extension du pouvoir de surveiller, de compter, de classer les individus.

L’agrandissement maximal de l’imaginaire par l’Internet charrie (on ne le note pas assez souvent) le bien comme le mal: l’amour comme la haine (il est le lieu privilégié où affirmer sans limites le narcissisme des petites différences, source, selon Freud, de tous les maux). On y trouvera aussi bien la dénonciation des tyrans que leur propagande; les recettes de la Mère Blanc et celles qui permettent de fabriquer dans sa cuisine des bombes à fragmentation; la béatitude des verts comme la haine des néo-nazis. Or, cette neutralité du médium, couplée avec son universalisation bientôt arrivée, entraîne la double progression, dans une spirale dialectique infernale, de la transgression et de la répression; si l’on peut apprendre sur le net à fabriquer une bombe A, il faut que les pouvoirs de surveillance et de limitation s’accroissent proportionnellement aux facilités nouvelles de la subversion.

Reste le marché: structure centrale du capitalisme avancé, à laquelle, avec un ordinateur et un minimum de capital, n’importe qui peut participer. Là encore, le sujet disparaît dans la jouissance de la plus-value promise par ses investissements. Pour les actions de l’Internet, c’est l’éden: le fonds mutuel Internet a produit 343% (4,5x votre investissement initial) en une année; America Online a une valeur boursière égale au PND de la Nouvelle-Zélande. Tout ceci rappelle la bulle financière des tulipes, dans la Hollande du 17e siècle. La demande engendre la demande en une spirale ascendante apparemment infinie. Les critères d’évaluation traditionnels sont jetés par la fenêtre, et les analystes financiers inventent des justifications nouvelles pour légitimer les courbes paraboliques des chartres. L’euphorie qui règne dans la saisie culturelle de l’Internet est identique à celle qui étreint les investisseurs : la vision - qui pourrait bien se réaliser - d’un futur commercial illimité, porté par un code logiciel universel et l’idéologie du marché qui le sous-tend; le consommateur, dûment objectifié et commodifié par un profil de ses goûts les plus intimes, n’a qu’à tapoter sur un clavier pour voir arriver chez lui les objets de sa demande, qui auront été fabriqués à moindres frais par des ordinateurs télécommandés et stockés dans de vastes entrepôts situés stratégiquement. Les coûts de production, de distribution et de transport baissent en proportion inverse des bénéfices putatifs des portails net. Une masse innombrable d'intermédiaires va se trouver sans emploi.

Or, le processus d’investissement épouse ici la structure même de l’Internet, dans l’horizontalité d’un inceste égyptien (entre la sœur et le frère): les investisseurs à très court terme (day traders) vendent ou achètent selon les rumeurs et les informations qu’ils lisent dans les chat rooms, analogue exact des dums. Mais la circularité en miroir va encore plus loin: tout d’abord, ils achètent et vendent les compagnies même qui construisent l’architecture nécessaire à leurs opérations boursières; d’autre part, de même que les mud rooms satisfont l’exigence surmoïque d’une jouissance sexuelle, la logique d’accumulation du capital épouse l’"encore plus!", qui est l’impératif cardinal, le premier commandement du capitalisme. Là encore, l’accumulation et la satisfaction de la demande correspondent à une aliénation toujours plus grande du désir. Le sujet croule sous la marchandise qu’il peut se permettre, de la même façon qu’il s’aliène et s’abolit dans la prolifération des images sexuelles des dums.

Il y a malaise dans la civilisation, à la mesure de son inéluctable progression. Que faire, demandait Lénine? Ne pas nier, ni idolâtrer le progrès: mais comprendre ses effets sur notre désir, rester vigilant sur les nouvelles violences qu’il charrie. Et, en attendant la fin du sexe, essayer d’entrevoir le possible d’un nouveau sujet humain. Car, si le refoulement augmente sans cesse dans l’emprise de la science et de la technologie, il crée dialectiquement ce qui lui résiste: un nouveau désir, dont les manifestations nous restent encore obscures.



Qu’Ollivier Dyens soit remercié de l’aide qu’il a généreusement accordée.