Compte-Rendu

LA CHAMBRE NOIRE, Jean-Michel Olivier
Genève, Éd. du Styx, 1982, 105 p., dessins de Feurer

INTIMITÉS : COUP D'ESSAI,

Alexandre LEUPIN, L’Âne (Paris), print.1983.

Le coup d'essai des Editions du Styx est une réussite. La chambre noire réunit en grand format, sur beau papier et en English Times corps 15, un texte de Jean-Michel Olivier et six dessins de René Feurer. Le texte s'organise en séquences, autour des images, superbes dans leur fausse perspective : portes, fenêtres, escaliers, encoignures ; ni meubles, ni personnages, ni bibelots, mais l'espace tel qu'en lui-même il s'aplanit sur la feuille.

La chambre-cauchemar

Le rapport de l'image au texte n'est pas d'illustration, pas plus que le texte ne légende les vignettes, l'étrange " représentation " et l'écriture s'embrayant ici mutuellement, dans une intrication indivisible. Que se passe-t-il dans la chambre ? Et pourquoi " noire " ? Le style cristallin d'Olivier semble appeler une autre épithète. Mais cette écriture se débat avec l'obscur, lutte, dans sa maîtrise, avec quelque chose qui déborde toute maîtrise. Car la chambre, c'est d'abord le lieu d'une immense inquiétude, d'un cauchemar qui provoque tour à tour les sommeils les plus abrutissants et les insomnies les plus entêtées. En ce sens, on n'en sort jamais. Si on la quitte, c'est pour retrouver ailleurs, ses métaphores : matrice ou tombeau, peu importe. Mais, simultanément, la chambre est toujours sous la menace du dehors, de l'envahissement destructeur de l'ailleurs. La noirceur, c'est aussi que la chambre n'est jamais une : " Avant cette chambre, bien sûr, il y eut une autre chambre. Et avant celle-là, une autre encore. " Le risque est donc que le narrateur soit, à perpétuité, condamné à l'antichambre, qu'il ne puisse habiter qu'entre le dehors et le dedans, dans le non-lieu : " Une chambre en elle-même n'est rien : que le siège d'une absence qu'elle circonscrit. "

Doublure

Le risque est aussi que celle que l'on accueille, à contrecœur, l'autre qui s'impose dans la chambre, soit, elle aussi, déboutée du privilège d'habiter. La chambre alors ouvre ses portes sur le dédoublement, l'effacement, l'absence. Ainsi l'hôte se confond-il avec l'hôte, dans une hospitalité qui les compromet tous deux et qui devient l'origine dédoublée et perdue de l'écriture : le narrateur volera les notes de celle qui n'est que de passage, les recopiera, en fera partie de son livre ; ce qui renvoie aussi à la double signature du texte, celle de l'écrivain et celle du peintre.

L'écriture et l'image sont donc le point focal (sournoisement dédoublé) où se tente, désespérément, la circonscription de l'extérieur. Se plaçant sous le regard épouvantable du dehors – d'autant plus menaçant que l'horreur ne s'indique que dans la paix des mots, si lisses, si bien alignés – le style est ici ce qui rend du même coup, immédiatement et absolument, le dedans inhabitable.