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Le sexe dans la langue: la dévoration
Sur Du c., fabliau du XIIIe siècle, de Gautier Le Leu
1. La
description doit faire l'éloge ou le blâme de son objet: elle
est donc asservie à un signifié dont la visée est non
seulement esthétique, mais aussi éthique; pas de description
sans vituperatio ou laudatio; celle-ci, en tout cas selon
la doctrine, doit être plus fréquente que celle-là, en
raison du penchant de la nature humaine au dénigrement.
Dans les descriptions que nous avons citées, il apparaît que
plusieurs d'entre elles, cinq exactement, visent à la louange, et deux
seulement au blâme. Le fait est que l'instruction doctrinale doit être
plus courte en ce qui concerne l'expression du blâme, vers lequella
fragilité de la nature humaine s'incline plus facilement 3.
2. Outre son
but moral, la description est aussi un véritable court-traité
de la prédication, au sens philosophique du terme. Elle vise en effet
à une définition discursive de son objet, grâce aux prédicats
sélectionnés dans le réservoir des lieux communs (c'est
l'opération que les Anciens appelaient inventio (cf. Cicéron,
De inventione. l, 24-25). Décrire, c'est aussi conférer
à l'objet ses proprietates, ses attributa, ses epitheta...
un art du propre.
De plus, dans la description, on doit observer les propriétés
des personnes et la diversité des propriétés; en effet,
l'on doit observer la propriété de la condition, de l'age,de
la profession, du sexe naturel, du lieu naturel, et toutes les autres propriétés
que Cicéron appelle les attributs de la personne 4.
Il est évident qu'il n'y a pas attribution prédicative rigoureuse
sans propriété du langage lui-même; ainsi les personnages
doivent parler un langage qui leur sied; les deux exigences se donnent ici
la main, Matthieu y insiste. De plus, la propriété des paroles
doit être conforme à l'aspect des personnes et à leur
situation de fortune 5.
3. Il s'agit,
pour les descriptions de personnes, de composer la fiction d'une totalité
corporelle. La fragmentation en détails n'est tolérée
que si cet éparpillement est reconduit à l'exigence d'une somme
6. Ce dessein d'intégralité se donne clairement
à lire dans l'ordonnancement rigoureux qui préside à
la disposition des détails: on part de la tête (parce que Natura,
sur l'ordre de Dieu, a créé l'homme à partir du siège
de l'esprit) pour aboutir aux pieds, en passant par les autres lieux du corps,
dans l' ordre. Le portrait est donc subordonne à une hierarchie 7,
qui elle-même obéit, en dernière analyse, à une
métaphysique: il faut discriminer l'intérieur et l'extérieur,
le moral et le physique, l'esprit et le corps, etc.
4. Par ailleurs, la beauté doit
être soulignée plutôt chez la femme que chez l'homme, selon
les préceptes d'Ovide. De plus, la louange de la beauté doit
être amplifiée chez le sexe féminin, et moins chez le
masculin. D'où Ovide:
Forma viros neglecta debet (Ars l, 509)
Et ailleurs:
Fine colimodicoforma virilis amat (Ep. IV, 76)
Ce point soulève évidemment une immense
question: pourquoi et comment la tradition occidentale passe-t-elle du Beau,
énoncé au neutre grec (cf. le Grand Hippias de Platon, par exemple)
à la personnification de la beauté comme femme? Une réponse
exhaustive est ici impossible, mais il ne fait pas de doute que la tradition
chrétienne, à partir du Cantique des Cantiques,
décline la beauté en tant que femme. Pour Jean Scot Erigène,
la femme - hors tout appétit libidinal - symbolise en son harmonie
la beauté du monde et de la créature, oeuvres de Dieu 8.
Il est clair que dans le précepte de Matthieu de Vendôme se croisent
deux influences: celle des Anciens, mais aussi celle de la patristique.
5. La description
doit être rigoureusement subordonnée à l'ensemble du récit;
elle n'en est qu'une partie, sévèrement cadrée/gardée
par la narratio; en d'autres termes, sa rentabilité narrative
doit être demontrée.
De plus, il ne faut pas négliger de déterminer s'il faut décrire
la personne de qui il s'agit, ou si cette description peut être négligée;
souvent la description d'une personne est opportune, mais souvent aussi elle
est superflue 9. On voit que Matthieu de Vendôme
avait codifié l'usage de la description par des règles précises
qui lui assignaient d'étroites limites: les préceptes la régissant
sont tout autant des interdictions ou des restrictions que des injonctions
positives. Ce qui a permis à Faral d'écrire:
La formule empêche la vie de se manifester et, en fin de compte, c'est contre la vérité même que se tournent les préceptes des Anciens qui avaient été la proclamation de ses droits 10.
Dans la pratique, rien n'est moins sûr: je veux dire que la raideur
des règles bâties par les poeticiens semble bien avoir servi
de prétexte à les contourner; la rhétorique, dans un
retournement qui l'utilise en l'inversant, deviendrait alors un principe d'une
grande fécondité: certaines pratiques d'écriture médiévales
peuvent le donner à penser.
Parmi celles-ci, le texte de Gautier Le Leu, Du c. fait, sous cet
angle, paradigme. En effet, si cette fiction démontre une connaissance
raffinée de toutes les ressources de la Poétique et de la rhétorique,
c'est en prenant l'exact contrepied de ce qu'énonçait la "théorie";
au principe de son écriture, la description du sexe féminin,
personnage central de la fable. En lui-même, ce choix bouleverse de
fond en comble les règles édictées par Matthieu de Vendome.
1. Si, à plusieurs reprises,
le narrateur semble obéir à la prescription éthique,
en affirmant le "bien", la "bonté" - au sens étymologique
du terme - la "vertu" de son personnage allégorique 11,
c'est par une antiphrase ironique dont j'essaierai de montrer plus loin toute
la portée destructrice.
2. Lorsque le
texte veut prédiquer son "sujet", il le met certes en rapport
avec le plus grand nombre possible de propriétés, d'attributs,
d' épithètes; mais ce sont autant de feintes prédications,
car l'écriture est totalement emportée par un mouvement qui
rend son sujet insaisissable: dans l'accumulation des ornements et des déterminations,
le nom "propre" de la "chose" disparaît, et le texte
du fétiche est absorbé par le corps du texte. Alors que, pour
Matthieu de Vendôme, l'accumulation des prédicats doit permettre
une meilleure définition du sujet, 12 Gautier
Le Leu retourne ici la poétique contre elle-même; dans l'inflation
des mots, la multiplication des métaphores, l'usage exorbitant de la
rhétorique, le sujet s'efface, comme si le discours visait à
absenter, à raturer ce qui le fait parler, ce qui est à son
principe. S'il nous prenait la fantaisie de retrancher tout l'ornatus dont
les prédicats du texte sont les vecteurs, si nous voulions réduire
le texte à ce dont il parle en négligeant sa manière
d'en parler, il n'en resterait strictement rien.
Au-delà même de cette opération d'effacement, c'est aussi
la relation de propriété que le langage est supposé entretenir
avec les choses qui est remise en cause. Geste audacieux en ces temps médiévaux,
où cette relation était d'essence; "Nomina sunt consequentia
rerum", écrivait François Accurse. La "conséquence"
était réglée soit par la raison divine, soit par le parler
humain: à cet égard, Du c., d'entrée de jeu,
s'affiche comme un texte éminemment déraisonnable, et se permet
de renverser toute la prescription théologique qui règle la
nomination.
3. En son principe, Du c.
s'inscrit dans un procès métonymique: la partie du corps à
décrire devient le tout du texte, la fragmentation fétichisante
est le présupposé fondamental de cette écriture. Gautier
Le Leu semble tenir pour acquis, ou inéluctable, en littérature,
l'éparpillement: l'accès à la totalité est bien
ici l'adynaton de la description. Au passage, et en conséquence, l'exigence
hiérarchique qui ordonne le détaillage du corps disparaît.
Le sexe féminin n'a ni "haut" ni "bas": nulle topographie
ne peut le contraindre à une remise à l'ordre - ce qui rend
tout commentaire "classique", toute "démonstration critique"
difficiles, voire impossibles, en tant qu'ils se doivent de sacrifier aussi
à une linéarité discursive: Gautier Le Leu semble avoir
voulu plier la glose, aussi bien que son propre texte, à la loi du
désordre et de l'éclatement.
On verra avec quelle brutale rigueur le fabliau tire les conséquences
de son choix premier: nul ordre, nulle hiérarchie dans le discours;
on saute, sans nécessité apparente, d'une métaphore à
l'autre, d'un prédicat à un autre, d'un lieu (commun) à
un autre; pousser la rhétorique à sa limite, à son excès,
a pour conséquence de vouer le corps éclaté du texte
à l'anarchie. Parallèlement, le temps du récit, c'est
celui d'une éternité insituable, sans passé ni futur:
le sexe féminin est un verger où règne un éternel
printemps (v. 232)
4. Nous verrons que, contrairement
à ce que demanderaient la logique, la propriété du sujet
et les prescriptions théoriques, le texte ne connaît qu'un seul
genre pour ce qui constitue l'objet de la description: le masculin. De ce
renversement, qui est évidemment au centre de cette investigation,
il n'est pas encore temps de tirer la ou les leçons.
5. En passant, la règle qui
subordonnait étroitement la descriptio à la narratio
aura, elle aussi, disparu: sans cesse, la première empêche la
seconde de se constituer, la dévore. Il ne peut plus être question,
ici, de "récit": dès qu'apparaît la moindre
trace d'enchaînement narratif, il est systématiquement brisé
par une digression descriptive. Dans Du c., il n'y a de fable linéaire
que violemment contestée; il ne s'y "passe" rien qui serait
référentiable à un axe récitatif, sinon l'établissement
de ce présent insituable dont je parlais plus haut; ce texte du XIIIe
siècle porte le genre "récit" à sa limite,
ne cesse de le menacer, jusqu'à le quasi détruire: les nouveaux
romanciers ne l'auraient certes pas désavoué.
B. L'Adresse et l'Indicible: un Texte Impossible
On sait que la rhétorique médiévale
de l'exorde est centrée sur la captatio benivolentiae du narrataire,
qu'elle est un vaste calcul de/sur la place et l'écoute de l'autre.
Gautier Le Leu va, là encore, reprendre le topos, et en provoquer le
dépassement.
En effet, le texte ouvre sur la question du (de son) lieu, question qui se
redouble en miroir dans le nom même du narrateur, dès le premier
vers du prologue (en afr. leu peut vouloir dire lieu; mais aussi loup, certains
manuscrits jouent avec ces possibilités polymorphes, et d'autres encore
13) :
1 Guautiers Li Leus dit a devise
Que l'en ne doit en nu le guiseEn malvais leu mestre son oevre.
Gautier Le Leu affirme
Que l'on ne doit, en nulle guise,Mettre son oeuvre en mauvais lieu.
Cette quête de la "bonne" adresse de l'oeuvre est bien entendu
prétexte à allusions érotiques: la location du récit
est aussi demande et désir. Gardons-nous de différencier ici
trop hâtivement les places, les objets respectifs, de leur attribuer
trop vite tel ou tel symbolisme sexuel les distinguant. Le bon lieu de l'oeuvre,
c'est certes le sexe féminin, qui rendrait féconde la parole
du poète; mais c'est aussi, par paronomase, le narrateur lui-même;
ou encore, tout l'opposé: car la mixité des genres grammaticaux
(une oeuvre, un lieu) nous interdit toute assimilation trop évidente;
dès le liminaire, le texte semble soumettre la différence (grammaticale,
sexuelle) à un certain brouillage.
La question, toutefois, subsiste: à quel autre s'adresser pour que
le lieu du Leu soit bon, fécond, enfante texte et écriture?
En un premier moment, le narrataire semble introuvable: l'oeuvre ne doit pas
se découvrir (ce qui désigne, par le rapprochement de la rime,
le mouvement même de sa fabrication, de son dévoilement) en mauvais
lieu: ce serait une véritable folie, proclame l'exorde (v. 4-10).
Il s'agit donc d'éviter la mauvaise compagnie - mot qui, nous le verrons,
implique aussi, très exactement, la relation des sexes opposés.
Mais les conditions matérielles dans lesquelles l'oeuvre se produit
et s'adresse lecture, chant, vocalisation, une lectio, en quelque
sorte -empêche toute possibilité d'élire. Le narrateur
n'adresse jamais le texte qu'à l'aveuglette, car un jeu de masques
universel recouvre indifféremment "bons" et "mauvais",
de telle sorte que toute discrimination est impossible; la destination de
l'oeuvre en devient improbable, ce qui menace la potentialité de l'écriture
elle-même:
12 Mais ge n'en sai chanter ne lireNe les malvais des bons eslire,
Que tiex est molt beax et molt forsEt molt est parent par defors
Qui est cuivers et mesdisanz,
16 Ainçois qu'il ait passé dix anz;
Si est tex lasches et petiz
Oui en toz biens est aatis.
Mais je ne sais ni chanter ni lire,
Ni élire les bons parmi les mauvais:Car tel, qui est très beau et très fortEt, extérieurement, de belle apparence,Est pervers et médisant,
Avant d'avoir dix ans passés.
Tel, au contraire, est faible et petit,En qui tout le bien est caché.
212 Tres ce qu'il a passé dix anz,
Ne crient il saive ne gehanz,
Dès qu'il a passé dix ans,
Ne craint ni sage ni géant...
que les bons destinataires, "faibles et petits", qui, comme le sexe féminin, recèlent le bien (cf. v. 32). Le brouillage n'affecte pas seulement les bons et les mauvais, leur discrimination, mais, au-delà, la différence sexuelle en soi: on pourrait voir, dans les images que je viens de citer, autant de métaphores phalliques. Cette réversibilité totale et permanente entraîne aussi celle du lieu où se situe le narrateur; il l'avouera plus loin: quoiqu'il dise très bien (où qu'il dise le bien), cette bonne parole ne saurait être assignée à une place précise:
290 Ge di tres bien ou que ge soieJe dis très bien, où que je sois.
De ce non-lieu, qui déplace sans cesse la parole du poète, il
nous faudra reparler: car la fiction en explicitera plus loin la cause; quoi
qu'il en soit, tout se passe comme si l'oeuvre à faire et à
réciter se révélait à la fois hors de toutes les
places et inadressable, menacée par une absence où ni le sujet
ni l'autre ne pourraient venir se définir, se placer, en leur lieu
propre. L'écriture de Du c. serait vouée à la
stérilité du dire, elle serait la trace d'une absence; Gautier
Le Leu le sait fort bien, qui demande à ses hypothétiques auditeurs
de faire silence pour que se déploie la parole de l'oeuvre; et cela,
quoi qu'il en coûte au narrateur, quel que soit le poids ("grief")
de cette tâche (v. 27). Ne voyons pas là une simple formule de
jongleur, qui demande silence à son auditoire: car la "chose"
que dit le conte, son "rien" (en ancien français, c'est le
même mot) effrayant(e), ne peut, à la lettre, se constituer qu'à
partir de l'absence de l'autre; la parole de l'estoire ne se donne à
l'écoute que sur le fond de l'abstinence de parole à laquelle
tout auditeur (tout narrataire; tout lecteur?) doit se soumettre pour l'entendre.
Cela n'empêche nullement Gautier Le Leu de la
tenter: tautologiquement, l'épreuve - entendons la pratique de l'écriture
- permettra à la fois de discriminer le bon lieu et de donner naissance
à sa propre possibilité (v. 19). Seule l'écriture, ainsi,
fera foi. Mais de quoi donc? Car la première partie de l'exorde semble
recommencer sans cesse une démonstration: celle de l'impossible de
l'estoire. de sa destination, de son énonciation.
Cette limite qui menace le texte se redouble, plus grave encore, dans la seconde
moitié du prologue. En effet, l'immensité du sujet fait qu'aucun
discours, que nul lieu commun, ne peut l'épuiser, être avec lui
dans un rapport de convenance - sinon ce seul topos, bien connu de la rhétorique,
que les lieux communs manquent à ce qu'ils doivent décrire 14
(v. 31).
Là encore, gardons-nous de réduire le topos à une simple
redite de rhéteur, ou encore, autre possibilité d'interprétation,
à l'ironie bien gauloise qu'exige pareil sujet. Car Gautier Le Leu
précise l'impossibilité discursive de sa tentative, en recourant
au lexique des disciples scholastiques :
Qui tot i vorroit oposer
Et chascun mot dire et gloser
36 Et raconter de chief en chief,
Il n'en porroit venir a chief;
Celui qui voudrait tout délibérer
Et dire et gloser chaque mot,
Et tout raconter de bout en bout,Celui-là ne pourrait achever sa tâche.
Cette impuissance du dire et de la glose devant son objet - miroir sans complaisance en lequel le commentateur, incapable de saisir le tout d'un texte lui échappant, peut aisément venir se reconnaître - s'explique par deux métaphores et le rappel d'une exigence rhétorique:
Quar en set bien en tanz mainz leus
Que forment grievent granz aleuz,
Et que lonc contes molt ennoie,
40 Et que la mer maint home noie
Por ce qu'ele est large et parfonde.
Car on sait fort bien, en beaucoup de lieux,Que les grands alleus sont une charge accablante,Que les longs contes sont très ennuyeux,
Et que la mer noie maint homme
Parce qu'elle est large et profonde.
On sait cela partout - comme si l'adynaton du conte était la seule
chose à pouvoir trouver une location universelle - l'oeuvre est pareille
à un alleu (où le nom du narrateur vient se redoubler). Il y
a là, dans le lexique féodal, contradictio in terminis:
car l'alleu est la seule propriété foncière qu'un seigneur
ne doit pas à son suzerain: le territoire de la parole, libre de toutes
charges, est cependant celui qui grève le plus.
L'oeuvre est aussi semblable à la mer, qu'aucun flot de mots ne saurait
venir recouvrir - comme si le projet de Gautier était sans cesse menacé
de submersion, d'une noyade qu'implique sa visée (réservons
pour l'instant cette métaphore du narrateur noyé par son sujet:
l'image prendra toute sa force plus loin dans le texte). La tentative - où
l'on entendra aisément les allusions érotiques, tant dans la
jouissance de la propriété féodale que dans la mer engloutissante
- semble d'autant plus compromise qu'est rappelée l'exigence de la
brevitas venue de la rhétorique classique: le sexe féminin
est une "chose" qu'aucun discours, aucun texte ne peut prétendre
saisir, ou couvrir en sa totalité.
La scotomisation métonymique, la séparation de l'objet au corps
total, qui sont au principe de ce poème, n'auront donc pas suffi: même
l'objet partiel est indicible, comme si le discours ne pouvait livrer que
des fragments du fragment.
Mais, pas plus que, plus haut, l'impossibilité de l'adresse, l'indicibilité
de l'objet n'arrête ici Gautier. L'exorde, en effet, se clôt dans
une proclamation : le narrateur donnera à ouïr, à ses improbables
auditeurs, la totalité de son objet, il épuisera jusqu'au bout,
ce qui a pour essence d'être sans fond:
Hui mais porroiz oïr la fonde
De l'un des princes terrïens
En cui descent et naist li biens.
Aujourd'hui encore vous pourrez entendre le fondDe l'un des princes terriens
De qui dépend et naît le bien.
Le prologue dit donc une double impuissance qui affecte l'oeuvre et affirme,
parallèlement, un double dépassement, qui ne consiste encore
que dans son seul projet discursif. Confronté à l'adresse impossible,
et à une totalité qui toujours lui échappe, le conte
n'en poursuit pas moins sa tentative hasardée: ce que Gautier appelle
l'essai. Pris entre une nécessité et un adynaton, le poème
proclame du même trait que tout aura à se jouer dans son propre
espace mais que rien ne peut y être mis véritablement en question
- à moins de folle épreuve.
C.
La Bibliothèque
La scène paradoxale du projet poétique est donc le poème
et sa langue, qui, nous l'avons vu, s'incarne entre autres dans une transposition
du lexique de la schola médiévale; mais pas seulement. Car Gautier
Le Leu fait défiler, immédiatement après le prologue,
la quasi-totalité de la bibliothèque du Moyen Age, métonymisée
par la nomination de ses divers personnages: au premier plan, l'Ecriture Sainte,
symbolisée par Salomon et David. Puis, la matière de Bretagne,
que représentent Arthur et ses chevaliers; ensuite, le roman dit "antique",
dans sa réfection vernaculaire; et, pour terminer, la chanson de geste.
A la liste de ces textes ressassés (si quelque ambiguïté
subsistait encore quant au statut inter-textuel de ces allusions, le mot oeuvre,
associé à Charlemagne (v. 61), la lèverait), Gautier
se propose d'ajouter une nouvelle figure: au corpus constitué de la
littérature, un nouveau livre vient s'additionner. Mais les auditeurs
n'en ont pas encore entendu parler: sur la scène de la Bibliothèque,
c'est l'inouï qui surgit, et le narrateur se propose de le rendre enfin
audible; il y a en effet un prince plus puissant que tous ces rois de littérature:
Mais ainc n'oïstes du baron
Qui plus est larges et poissanz
64 Ne fu Cesaires ne Croissanz
Ne Costentins Ii riches rois,
Ne Alixandres Ii grizois;
Ne tuit cil que ge vos ai dit,
68 Qai tant furent preu et eslit,
Ne furent onques tant douté.
Mais vous n'avez jamais entendu parler du baronQui est plus généreux et plus puissant
Que ne le furent César et Crescentius,Constantin le riche roi,
Alexandre le Grec;
Et tous ceux dont je vous ai parlé
Qui furent si preux et si parfaits,
N'ont jamais été aussi redoutés (que ce baron-là).
Or, l'inouï - quelle que soit la part de rhétorique
qui entre dans une telle affirmation 15 ne réside
pas seulement dans la nouveauté du personnage, mais aussi dans le rapport
secret, jusqu'à ce jour soigneusement dissimulé, qu'il entretient
avec l'ensemble des héros de la littérature, et, partant, avec
les textes et leur écriture.
On aura remarqué sa supériorité féodale par rapport
à toutes les personae énumérées; mais
ce nouveau baron est aussi plus grand parce qu'il est à la fois cause
et finalité de tout ce qui a été chanté ou écrit
auparavant: il a un rapport d'ubiquité et de maîtrise absolues
à la Bibliothèque, il la traverse de part en part; le "nouveau"
personnage ne vient pas seulement s'ajouter à une longue liste de figures
et de textes comme un simple élément en plus: il se donne comme
l'essence même, enfin dévoilée, enfin audible, de toute
(la) littérature. Ce rapport de domination essentielle se marque dans
la scansion d'une anaphore obsédante, où le por de
l'ancien français exprime, comme il se doit, la cause (= à cause
de) et le but (= pour), simultanément:
83 Or vos dirai du damoisel :
Por lui sont portez Ii oisel,
(...)
Por lui chante on sons et conduiz,
De lui fait on toz les deduitz
Qui onques furent fait et monde.Maintenant, je vous parlerai du damoiseau:Pour lui, les oiseaux sont portés,
(...)
Pour lui, on chante les chansons et les motets,A cause de lui on jouit de tous les plaisirs
Qui ont jamais existé au monde.
Ce ne sont donc pas seulement les activités chevaleresques (fauconnerie,
faits d'armes, etc.) connotant l'espace du roman courtois qui sont ici placées
sous le signe et la domination d'une jouissance (deduit) de et par l'objet
partiel, mais aussi le grand chant courtois, la liturgie en tant qu'elle est
musicalisée, et les fleurs, glaïeuls de mai et de rhétorique,
que l'on cueille en son honneur: l'espace de la poétique romane dans
son ensemble est placé sous un emblème qui démasque le
fétichisme métonymique de son origine, et dont Gautier Le Leu
donne enfin à entendre le blasphème inouï.
En ce qu'il maîtrise tout désir d'écrire, toute activité
artisanale ou artistique, le sexe féminin comme texte n'est donc pas
seulement un addendum au corpus, mais bien le fond sans fond, l'autre que
l'écriture vise toujours et n'atteint jamais.
Cependant, on pourrait douter que Du c. comme texte fasse apparaître
l'autre dans son altérité, dans son essence irréductible
et maîtrisante:
a) Car, en premier lieu, l'un de ses
noms suspend l'essentielle altérité de la "chose"
dans un déplacement métaphorique qui remet en jeu son statut
originaire. En effet, en ancien français, con est bien l'objet
du discours de Gautier, mais aussi le comme, partout répandu dans le
texte, qui est la cheville ouvrière de la comparaison. La visée
de cette consonance graphique et sonore n'est pas seulement une facilité
que le fabliau s'accorde, un effet (trop) burlesque et (trop) audible: elle
dissémine anagrammatiquement ce qui prétend être l'origine
même du chant et de l'écriture dans une perpétuelle translation
comparative qui désigne la métaphoricité seconde de toute
littérature; l'outil syntaxique travaille, comme secondarité,
à la fois l'objet du discours et sa manière de le prédiquer
par des comparaisons ou des métaphores: l'origine s'y redouble.
En outre, le con, phonétiquement, remet en cause un autre processus:
celui de la nomination; sans cesse, sa malicieuse syllabe menace le discours
d'une fragmentation qui est toujours à la limite de l'éclatement,
brisant au passage l'unité des noms, des verbes, des adverbes. La double
entente de cet inouï, dont la violence est si audible, si spectaculaire,
fragmente en particulier le phallus, qui semble se diviser en deux, en son
principe et son contraire: con/paignon (v. 127) du sexe féminin, il
en serait donc à la fois la positio et l'oppositio.
Le nom même du sexe féminin est lui aussi clivé, désignant
son impropriété dans sa division: il est Con/nebert; même
effet, bien entendu, pour le chant liturgique du con/duit.
Provoquant la déconfiture (v. 185) anagrammatique et obsessionnelle
de la langue, l'objet menace aussi de faire éclater cela même
qui l'énonce, venant diviser le con/te et son conteur: on commence
à entrevoir pourquoi Gautier a souligné dans le prologue les
difficultés de sa tentative poétique.
A ce double titre, l'essence de la littérature, ou ce qui se donne
comme tel, apparaît comme singulièrement problématique:
plutôt que d'être un principe unifiant - origine, cause et finalité
- le sexe féminin agit dans la textualité comme un ferment désorganisateur,
dévastateur, qui soumet l'ensemble du discours à la loi du fragmentaire.
b) En second lieu, il est difficile,
voire impossible, de poser Connebert comme altérité absolue
du désir d'écrire - si celui-ci peut se définir dans
sa "masculinité", et son autre comme "féminité".
En effet, toute la littérature antérieure - qui apparaît
exclusivement sous les espèces de personnages mâles - se soumet
à une maîtrise originante qui, au plan grammatical, est attribuée
au genre masculin, et à lui seul: la "chose" n'est féminine
que selon son référent, son fond sans fond (et encore), non
au regard de la langue: c'est pour lui, damoiseau, baron, ou Saint Cunibertus,
que l'on désire et que l'on écrit.
Comme si, en un premier moment, l' in essentielle, la
feinte origine de la littérature virait le désir et l'écriture
au compte du phallus, comme s'ils étaient signés par lui. La
femme, en tant qu'autre, en tant que genre ou sexe opposé, n'apparaît
ici qu'au titre d'un support: elle est porteuse de quelque chose qui reste
masculin. Ce Graal que l'on désire 16, ce vaissel
reste enfermé dans la déclinaison de la masculinité:
El monde n'a tant douce rien
Con de feme, ce savez bien.
Ele porte le granit vaissel
108 Qui valt trestot l'or d'un chastel.
Au monde il n'y a aucune chose aussi douceQue la femme, vous le savez bien:
Elle porte le grand vase
Qui vaut tout l'or d'un château.
Le texte va jusqu'à faire de la féminité une entité
indifférente, hors jeu, à la maîtrise sur l'homme que
lui confère ce dont elle n'est que le support. Elle est écartée
de la scène, qui semble se jouer entre deux phantasmes masculins, et
cette indifférence transforme le texte en douleur et dommage, nous
dit Gautier Le Leu (v. 328).
Le drame se serait donc entièrement clôt sur un principe masculin.
Faut-il dès lors mettre ce qui maîtrise la maîtrise, ce
qui domine la littérature, au compte de l'essence de la masculinité,
la restituer à un même qui désire et s'écrit hors
de toute différence? Comment, dès lors, fonder, dans la langue,
dans la grammaire, dans l'écriture, l'altérité, la déclinaison
des genres et des sexes, alors que c'est toujours le même qui revient
se re-présenter?
D . La sexomachie
On ne peut répondre à ces questions centrales qu'en examinant
de très près le rapport entre les genres, et la définition
qu'en donne le texte, dont Gautier Le Leu commence à nous faire entendre
qu'ils pourraient être pris dans la répétition d'un il
sans autre, dans une indifférence qui gomme toute opposition au profit
d'une identité.
Ce rapport, nous l'avons vu, est de compagnie, comme le contrat qui lie, dans
le prologue, le narrateur et ces introuvables narrataires. Gautier Le Leu
ne manque d'ailleurs pas de s'y impliquer; du même coup, c'est tout
le texte qu'il signe qui s'en trouve compromis: la métaphore du rapport
sexuel, nous le savons, est réflexive, de part en part:
G'en sai tres bien tote la vie,
140 J'ai esté en sa conpaignie;
J'en connais fort bien la manière de vivre,
J'ai été en sa compagnie.
Or,
la relation n'est pas marquée par l'euphorie, c'est le moins que l'on
puisse en dire: c'est un combat, dont les techniques militaires médiévales
deviennent autant de métaphores (v. 113). Il s'agit aussi d'une bataille
économique, décrite à l'aide du système d'imposition
médiéval; mais cet échange-là est de pure dépense:
il produit une monnaie sans valeur, dont l'épargne est impossible (v.
249). Le sexe féminin est aussi un château, assiégé
par des catapultes (v. 225).
Mais ce ne sont pas là les seuls plans où se joue le drame de
la sexomachie; en effet, les contradictions essentielles sont situées
au niveau discursif. La fleur de virginité connote la strate de la
rhétorique - toutes deux destinées à être fauchées:
Se n'est a la premiere foiz
Qu'il i ait un poi de defoiz,Mais quant la flor en est brisiee120 Dont est la voie appareilliee,
(On peut l'attaquer directement),Sauf la première fois,
Où il y a quelque résistance;Mais quand la fleur en est brisée,Alors la voie est libre.
Les arts libéraux apparaissent un peu plus bas; en effet, Connebert
maîtrise à la perfection ces disciplines nobles que sont l'astronomie,
la grammaire, la logique, l'arithmétique et la rhétorique; les
arguments de la dialectique ne lui sont point inconnus:
Encore le tieg ge a ami,
Si set il molt d'astronomi,
Et de grammaire et de logique,D'artimaire et de rectorique,
Si set des esteles le cors
Et des huit planetes les cors,
Et si fait bien par argument
D'un home tot le son conmant.
Je le tiens pour un ami
Car il connaît bien l'astronomie,La grammaire, la logique,L'arithmétique et la rhétorique,
Et la position des huit planètes,
Et il impose sa volonté jusqu'au boutA un homme, par sa dialectique.
On commence à le pressentir: la sexo/logomachie, selon Gautier Le Leu, aboutit toujours au même résultat: partout et toujours, l'absolue suprématie du sexe féminin sur son compagnon s'y affirme, fondée dans les arts militaires et libéraux:
161 Tant le pormaine par son art
Qu'il le fait tenir por musart.
Ille (= l'homme) maîtrise si bien par son art,Qu'il le fait tenir pour un débauché, un désoeuvré.
Le
texte ne cesse de le poser: le combat se termine toujours par le triomphe
de son héros, et par la déconfiture de l'autre: on comprend
l'ennui que Gautier éprouvait à faire son oeuvre, si celle-ci
se définit aussi, par son intermédiaire, dans le rapport de
"compagnie"; l'objet du conte ne redoute aucun comte/conte/compte
(v. 179). Domination absolue, qui se renforce de son universalité:
elle s'étend aussi bien sur le clergé, obligé de faire
ses oraisons à genoux, devant un autel bien païen (v. 163 sq.),
sur tous les habitants des différentes provinces françaises
(v. 167 sq.), sur la classe dominante de la féodalité (v. 191
sq.), que sur l'ensemble des religions, païenne, judaïque, chrétienne
(194 sq).
Mais cette suprématie, qui suppose la défaite de son adversaire,
n'a rien de souriant; au contraire, elle se traduit par trois figures inquiétantes:
avalement, étranglement, ensevelissement, où nous pouvons très
clairement entendre la menace qui pèse sur l'autre, le "compagnon":
celle de la mort (v. 199).
Ainsi, plus le phallus veut réaffirmer la maîtrise que lui a
dérobé l'art de son opposé, en réitérant
la jouissance, plus il veut confirmer son altérité essentielle
par rapport à Connebert, dans la relation qui l'unit à ce dernier,
plus la possibilité s'en éloigne. L'économie du rapport
sexuel, pure dépense improductive, se joue et se rejoue à l'exclusif
profit du sexe féminin, dont le désir dévorant est, à
la lettre, insatiable; alors que le "compagnon", dans et par la
jouissance, ne cesse de tendre à sa propre disparition par le biais
de son epuisement, Connebert, lui, grandit jusqu'à l'infini, par une
asymétrie inverse. La menace de mort, qui pèse sur le phallus,
et l'hyperbole qui illimite le sexe feminin sont explicitees par un symbolisme
cosmologique : le premier a été créé durant la
période de décroissance de la lune, le second dans la période
de croissance (v. 207).
Cette économie mortelle, dont la logique est poussée à
ses extrêmes limites, demande donc un palliatif, pour pouvoir être
reconduite sans que l'un de ses termes s'évanouisse au seul profit
de l'autre, et fasse, du même trait, disparaître les deux partenaires
et leur échange dans le néant.
Or, une fois encore, le remède est détenu par Connebert, qui
domine ainsi totalement le phallus comme double principe de sa vie et de sa
mort. En effet, devant la noyade (renvoyant très clairement à
celle qui menace le narrateur devant son sujet) ou la pendaison mortelle qui
désigne le fond létal de toute jouissance, c'est d'abord un
parodique miracle qui est invoqué, dont Saint Cunibertus est le thaumaturge
tout désigné:
Quar en lui a si grant vertuQue il fait revivre un penduEt un noié resosciter
144 Et tressaillir et remuer;
Si fait sovent graignors miracles
Que sainz Lanberz ne sainz Romacles,Car, en lui, il y a si grande vertuQu'il fait revivre un pendu
Et ressusciter un noyé,
Le faisant tressaillir et remuer.
Il fait souvent plus grand miracleQue saint Lambert et saint Remacle.
Dans la jouissance, deux répétitions se font ainsi face, infiniment:
celle de plaisir et celle de la mort, qui s'engendrent réciproquement,
sans avoir de cesse, et sans que nulle d'entre les deux ait privilège
d'antériorité, de primauté, d'essence: seule s'y confirme
l'entière dépendance du phallus à celui qui est à
la fois son bourreau et son thaumaturge.
Mais le pseudo-miracle n'est que l'une des figures qui illustrent le pouvoir
curatif de Connebert. En effet, il dispose aussi de tout un arsenal pharmaceutique,
qui lui permet de ressusciter le "mort" d'une manière artificielle;
la figure du miracle chrétien n'est donc pas seulement parodiée,
mais dédoublée par la manipulation d'un pharmakon; ainsi l'oeuvre,
en tant qu'elle (ne) trouve (pas) son lieu, son alleu dans l'objet de son
désir, est-elle reconduite et suspendue à un artifice, se trouvant
dans les mains de son double ou de son autre, et par laquelle sa propre mort
est sans cesse re- et déjouée (v. 147).
E. Le Sexe dans la Langue
Ce n'est pas seulement l'oeuvre/phallus du narrateur (si une telle équivalence
est permise par le texte, sans qu'il s'y mêle quelque trouble des catégories)
qui se trouve placée ainsi sous l'entière dépendance
d'une alternative entre la dévoration et la résurrection.
Plus fondamentalement encore, la sexomachie Du c. menace en effet
le sexe de/dans la langue, en tant qu'il se donne à lire dans la déclinaison
des genres masculin ou féminin.
a) Tout d'abord, ce qui fonderait
le genre masculin dans la langue, ce qui fonctionnerait au titre de référence
de la différence, à savoir le phallus, n'arrive jamais, dans
le texte de Gautier, à consister comme genus conceptuel, à
définir sa différence par le biais d'une prédication
qui en cernerait le propre: métaphoriquement, le genre est toujours
reconduit, référence comprise, au point où il s'efface,
et il n'évite la disparition que selon le bon vouloir d'un opposé
qui le maîtrise de part en part.
b) En seconde analyse, cette
dominance si hautement affirmée, en particulier de et sur les arts
du langage et de la pensée, est elle aussi reconduite à un impensable:
nous l'avons vu, tant sur le plan de la morphologie linguistique que sur celui
de la nomination, la maîtrise de Connebert ne s'énonce qu'au
masculin, sous les espèces d'un "il" dont rien n'indique
qu'il ait un rapport au référent phallique différant
de celui de son "compagnon": par là même, le dévorateur
lui aussi est soumis à l'universelle logique, à la toute-puissante
économie de la dévoration, de l'étranglement, de l'ensevelissement.
N'apparaissant qu'au masculin, lui aussi ne peut que manquer à se fonder,
si la part masculine du désir et de l'écriture est vouée
à la mort.
Tout se passe donc comme si Gautier Le Leu (lui aussi dévorateur en
son nom: le loup) renvoyait dos à dos les protagonistes de la sexomachie,
et le couple oppositionnel qui devrait les soutenir dans leur différence
et leur confrontation. Du même trait, l'oeuvre et la langue qu'elle
remet en jeu, sont virées au compte d'une indifférence généralisée,
où toute prééminence d'un genre ou d'une catégorie,
d'une essence de la masculinité ou de la féminité, deviendrait,
stricto sensu, impensable, en vertu même du travail que le texte a opéré.
Parallèlement, c'est toute la question de l'origine qui devient problématique:
de quel rapport (sexuel, grammatical) naissent les générations
humaines, métaphores réflexives de la naissance du texte même?
Quelle origine assigner à l'écriture, quand sa propre origine
est, de tous côtés, dévorée? A quel roman familial
doit-on l'émergence de l' "oeuvre"?
Gautier Le Leu ne manque pas de répondre à ces interrogations;
Connebert est origine de tout bien et de tout homme vivant.
Mais le jeu "originant", associé à la musique de la
corne/muse (v. 359), d'où proviennent l'ensemble des générations
humaines, ne peut être premier, il ne peut fonder ni généalogie,
ni filiation, car il lui est impossible de s'assurer d'un primat de la féminité
ou de la masculinité, d'une différence fécondante à
l'effacement desquels le texte a constamment travaillé. Cette incertitude
sur l'ascendance, prise dans un tourbillon joueur, musical et artistique,
est transcrite par la fiction d'une naissance qui vient, en toute rigueur,
redoubler l'origine, renvoyer à une infinie translation métaphorique
et intertextuelle le fond du sans fond.
Connebert, en effet, naît en Irlande, terre d'élection des féeries
qui forment la matière du roman breton. Mais cette naissance littéraire
est elle-même affairée à désigner son ambiguïté
et son errance: né en septembre, le héros est tombé sur
la terre d'Irlande, selon la loi hasardeuse d'une chute qui exclut toute désignation
d'une généalogie "régulière", d'une
ascendance repérable (v. 341).
Cette chute faussement originante, cependant, n'est pas mal à propos:
grâce à elle, la fiction réussit à suppléer
le manque d'origine de son héros par une filiation adoptive, une origine
supplémentaire qui, par le biais de la fée Morgue, soeur d'Artu,
est réinscrite, encore et toujours, en son lieu impropre, son alleu
sans propriété: la littérature "bretonne":
345 La le trouverent quatre fees
Molt cor toises et molt sences,Quatre fées le trouvèrent là,
Qui étaient très courtoises et sages.
Or, celles-ci sont expertes en pharrnaka artificieux: ce sont elles qui ont
donné à Cunibertus l'onguent qui redresse les contrefaits, redoublant
ainsi, par l'Ars de la littérature bretonne 17,
la manipulation de l'oint miraculeux: on voit d'où provient ce qui
est au principe de la renaissance du phallus, cet onguent qu'il doit à
Connebert. Dans l'artifice du pharrnakon, c'est donc non seulement l'origine
de ce dernier qui se trouve différée, mais aussi la naissance,
la jouissance, le "bien" et la perpétuation de l'espèce.
Le texte se reconduit à l'efficace d'un baume à double face:
magie et littérature; derrière le dévorateur et son compagnon
se dissimule une origine sans origine: celle de la littérature arthurienne,
cette "vanité plaisante" dont parlait Jean Bodel. Il faut
donc revenir sur le rapport d'essence et d'ubiquité que Connebert entretient
avec la Bibliothèque: l'onguent breton empêche de penser cette
relation comme nature, fondement ontologique, essentialité; "l'origine",
ici, n'est encore qu'une feinte, quand bien même elle maîtriserait,
selon les dires de Gautier, l'ensemble du corpus.
F. Fécondités
L'ensemble des fictions de naissance, en particulier celles qui se nouent
autour des images rhétoriques de floraison, sont, dans cette optique,
à mettre au compte d'un artifice sans origine. Dans la coupe, la fauche
qui permet la cueillette des fleurs de rhétorique, ce n'est pas la
naissance "proprement dite" qui se donne à lire, mais la
séparation comme naissance et la naissance comme séparation;
toutes les floraisons métaphoriques qui recouvrent Connebert sont à
lire sous la menace initiale de cette coupure 18. On
pourrait cependant croire que, dans le vaste herbier qui fleurit la topographie
du sexe féminin, une plante échappe à la rigueur de cette
loi: la mandragore, au symbolisme pluriel - pour les médiévaux,
elle était phallomorphe ou anthropomorphe, chez Gautier, elle devient
un nouveau signe de la virginité, dont la première fleur, cependant,
est destinée à la cueillette, à la coupe (v. 274).
Mais, alors que la naissance est renvoyée à l'improbable arthurien
de la littérature, ici, la défloration, à aucun moment,
n'est mise en rapport avec la fécondation: c'est que la coupe des fleurs
de rhétorique n'a rien à voir avec un roman familial qui donnerait
naissance à l'oeuvre, mais bien plutôt au non-rapport qu'implique
nécessairement l'indifférence des sexes que le texte a produite.
Le phallus -même et surtout lors de la cueillette de la fleur
virginale - est renvoyé à une solitude et à une infécondité
radicales. On s'étonne moins, dès lors, que Gautier le reconduise
(sous le nom d'un vilain devenu courtois: brouillage des classes, cette fois)
à une jouissance masturbatoire :
Li vileins en est si cortois,284 Quant il a si le ventre rois
Qu'il le chancele et le destraint
Por Conebert qui le destraint,Que il ne puet ravoir s'aleine.
Le vilain en est si courtoisQuand il a le sexe raide,
Qu'il le meut et l'étreint,
A cause de Connebert qui l'étreint si fortQu'il ne peut reprendre son souffle.
Ailleurs, il le renvoie à la sodomie, tout en renversant au passage l'ordre hiérarchique des naissances: il semblerait que, dans ce passage, le vilain, le ribaud, soit né avant Connebert (mais nous savons que nous ne pouvons fonder, des fictions de naissances, un quelconque privilège d'antériorité) ; la demande du phallus, c'est le même: le texte la remplira si bien qu'il sera menacé de dévoration à moins de s'en remettre à l'artifice de la littérature:
Le jor que Coneberz fu nez,Maint vilain en pendi Ii nes,Qu'il fussent plus lié et plus baut312 De la nessance d'un ribautQu'il ne furent du gentil conQui valt la cité de Mascon;
Le jour où Connebert naquit,Le nez en pendit à maint vilain,Car ils seraient plus réjouisDe la naissance d'un ribautQue de celle du gentil con,Qui vaut la cité de Macon.
De pres du vergier est Ii prez
236 Desus les premerains fosséz.L'erbe qui en ist el pre naist.Prés du verger se trouve le pré:Sur les premiers fossés du châteauPousse l'herbe du pré.
Végétation sans prix, hors toute valeur monétaire, que nul animal n'est autorisé à dévorer (v. 238).
En conséquence, de cette métaphorique fourrure qui dérobe l'objet du discours à sa représentation, on ne peut rien en faire: celui qui veut l'arracher - procéder à la monstration de Connebert - se voit accusé de lecherie (= luxure); mais celui qui maintient la couverture tombe lui aussi sous le coup de cette dénonciation:
240 Qui la maintient, il est lecherre,
Et cil a molt el cors la rage
Qui par lecherie l'arrage.
Celui qui la cultive est un luxurieux;Et celui qui l'arrache
A la rage au corps.
Ainsi, le désir (assimilé ici au péché théologique
et capital de luxuria) se voit interdire et la dénudation et le recouvrement:
ce qui disqualifie le mouvement même de l'écriture - ou son projet
- tel que Du c. l'affichait. Car la nature de son improbable objet
barre la route au voilement/dévoilement; en soi, il est déjà
un voile, "plus doux que la laine, l'hermine ou la soie" (v. 288).
Dès lors, on ne peut le soulever pour en voir la vérité,
sinon à le séparer de lui-même (sa "vérité",
c'est le voile) ou à le suppléer (en se coupant, rhétoriquement,
de lui: d'où la fauche des fleurs) dans une écriture, par exemple,
dans le tissu des mots qui dérobent l'objet et son néant dévorateur
dans la multitude des prédicats.
La logique anti-dialectique qui soutient ici la démonstration relève
(de) l'esquive du neutre, qui mettait l'écriture à l'abri de
la guerre mortelle des genres: le texte est désormais à l'écart
de toute référence, de toute vérité, de tout impossible
qui démontrerait l'inanité de sa tentative.
Qu'advient-il du "compagnon", dans cette logique du neutre et de
la démonstration, qui n'indexe que son propre voile? A première
vue, l'entrée dans son adversaire semble le soumettre à un systématique
déshabillage, à une logique du dévoilement:
Sire Landris Ii seneschax136 Li fait traire ses estivax,
Puis le fait baignier et laver,De sa chemise trebouler.
Sire Landris le sénéchal
Lui fait enlever ses bottes,Puis le fait baigner et laver,Et le débarrasse de sa chemise.
La chemise enlevée, l'autre côté de la vérité se découvrirait-il? Que non pas: l'entrée dans le palais métaphorique de Connebert dérobe, par définition, le phallus à la vue, vient à son tour le voiler: le dévoilement n'aura été qu'une feinte, la "bouche vermeille" 21 n'avale le compagnon que pour mieux le restituer sous forme de simulacre: celui de l'enluminure qui décore son entrée:
Molt par est douce cel entree
124 Et de toz biens enluminee.
Cette entrée est très douce
Et enluminée de tout bien.
Ainsi, Du c. n'aura été qu'une barbouillure de mots,
destinée à déjouer, dans la langue, sa propre disparition.
Du c. retourne la rhétorique contre elle-même, indifférencie
les genres et les sexes, rend indémontrable toute vérité
quant au sexe féminin, ce voile qui ne recouvre que son propre néant,
ou quant au phallus, destiné quoi qu'il arrive à s'y engloutir;
il est à peine utile de souligner qu'ainsi, il échoue par définition
dans le projet qu'il affichait dans l'exorde, mais qu'il esquive, dans"
l'enluminure" de ses métaphores et de ses prédicats, la
mort de l'oeuvre qui disparaîtrait, si elle venait à se penser
ou à être pensée comme essence: de la masculinité,
de la féminité, du voilement/dévoilement, etc.; dans
un certain sens, l'écriture de Gautier Le Leu ne peut être que
dans un rapport profondément dénégatoire à son
objet.
Mais ce n'est là le seul effet de ce texte d'une incomparable hardiesse
qui ne tient certes pas seulement dans l'affiche de son obscénité
- car, effaçant systématiquement la différence sexuelle,
il excède de toute part le roman familial, la lecture oedipienne qui,
à l'époque médiévale et plus loin, tient lieu
de généalogie obligée de toute écriture (il faudrait
ici développer, opposer la langue latine des clercs, masculins et chastes,
au vernaculaire roman que le litteratus hérite de sa mère: on
trouvera la réflexion la plus aiguë de ce problème chez
Dante, dans le De Vulgari Eloquentia). Dans Du c., et c'est
là, peut-être, la portée la plus grande de cette écriture,
plus d'(Edipe, plus d'inceste, plus de parlar materno ou de paternité
du texte et de la langue, mais une indifférence radicale à laquelle
est reconduite l'ensemble de la littérature - si telle est bien, comme
je le crois, la seule scène du drame où se joue la tentative,
l'essai de Gautier Le Leu.
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Notes
1, Quant à la doctrine de la narratio
et la liberté avec laquelle les écrivains en usent, cf. mon
étude "Les enfants de la mimésis",
in Vox Romanica, 38, 1979.
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2. Publiée par E. Faral, Les Arts poétiques
du XII' et du XIII' siècle, Paris, 1962. A l'ampleur de l'étude
qu'il consacre aux descriptions de personnes, au soin qu'il met à en
détailler les principes, au nombre et à l'étendue des
exemples qu'il en propose, il est visible que Matthieu considère la
description comme l'objet supreme de la poésie. C'est chez lui que
cette conception se trouve formulée la première fois, au moins
à notre connaissance (p. 75).
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4. Ibid;, § 41, p. 119.
6. Barthes a noté que cet objectif, en littérature, ne pouvait être atteint, de par la nature même. du langage: "Malice du langage: une fois rassemblé pour se dire, le corps total doit retourner à la poussière des mots, à l' egrenage des détails, à l'inventaire monotone des parties, à l'émiettement: le langage défait le corps lerenvoie au fétiche(...). Le total, la somme sont pour le langage des terres promises, entrevues; au bout de l'enumération, mais, cette énumération accomplie, aucun trait ne peut la rassembler - ou, si ce trait est produit, il ne fait que s'ajouter encore aux autres." S/Z, Paris, Ed. du Seuil, 1970, p.i20.
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7. Cf. l'analyse de Faral, op. cit., p.80-8l.
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8. Cf, De Bruyne, Etudes d'esthétique médiévale,
l, p.368, Bruges, 1946.
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9. Les Arts poétiques..., op. cil.. § 38,
p. 118.
10.
Faral, op. cit.. p.79.
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11. V. 32,44,70,98,141,291,316.
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12. "Donc, dans la louange, la personne doit être
définie par de nombreuses épithètes; et là où
une seule ne suffit pas, un grand nombre y pourvoira" (Les Arts poétiques...,
op. cit.. § 63, p. 133).
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13. Cf. l'édition de Livingston, que j'ai suivie,
p. 251, n.1 (Harvard Studies in Romance Language XXIV, Cambridge, Massachusetts,
1951), et mon étude sur un autre texte de Gautier Le Leu, Le Prestre
taint. dans Argo. 21, 1978, p. 18.
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14. Cf. E. R. Curtius, Europaische Literatur und
lateinisches Mittelalter, Berne, 1963 (Unsagbarkeitstopoï,
p. 168 sq.).
SexedanslaLangue
15. Le topos est, lui aussi, bien connu des rhéteurs.
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16. Sur le Graal comme vaissel. cf. par exemple La
Queste dei Saint Graal. passim.
17.
Sur le pharmakon de la littérature arthurienne, cf. Le Graal et la
Littérature. à paraître.
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18.
La croist Ii pritre et la cubie
268 Li gingenbres et la turmie,
La quenele, Ii garingauz,
Li gingenbres, Ii citoax.
Mais Diex ne fist onques racine
272 Qui port ne flor ne medecine,
Qu'elle ne soit laienz trovee.
Là croît le pithèthre et le cubèbe,
Le gingembre et la « turmie »
La cannelle, la racine d'iris
Le gingembre, le zédoaire.
Mais Dieu ne fit jamais racine,
Qui porte fleur médicinale,
Qui soit absente de ce jardin.
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19. La conclusio est une invite déguisée
à sodomiser, si Connebert refuse.
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20. C'est aussi pour se vouer tout entier à la
rhétoriquede l'amplificatio: v. 216 : "Quar il est amples
et ouvers."
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21. Voici la description de cette bouche silencieuse,
fragment du fragment, à la place de laquelle Gautier Le Leu prend la
parole:
Or vos dirai de sa senblance :
300 Il a desore la char blanche
S'a la bouche tote vermeille,
Tant con il dort et con il veille,
Si est plus Ions qu'il ne soit lez,
304 Et est tot entor enmulez.
Je vous parlerai maintenant de son apparence:Il a, dessus, la chair blanche,
Et la bouche toute vermeille,
Quand il dort et quand il veille.
Il est plus long que large,
Et en forme de meule.