Partons de la conception de l'Autre comme lieu du signifiant. Tout énoncé d'autorité n'y a d'autre garantie que son énonciation même, car il est vain qu'il le cherche dans un autre signifiant, lequel d'aucune façon ne saurait apparaître hors de ce lieu. Ce que nous formulons à dire qu'il n'y a pas de métalangage qui puisse être parlé, plus aphoristiquement: qu'il n'y pas d'Autre de l'Autre. C'est en imposteur que se présente pour y suppléer, le Législateur (celui qui prétend ériger la Loi).
Lacan, Ecrits, p. 813.
Ainsi donc le législateur ne pouvant employer ni la force ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre.
Rousseau, Du Contrat social, II,vi.
1. La chevalerie de letreüre
De part en part, dans Raoul de Cambrai 1, la chevalerie
et ses guerres privées sont rhétorisées: elles ne sont
autres que des figures de l'opération d'écriture menée
par le texte lui-même; et ceci, dès l'exorde du narrateur, où
le père du héros, Raoul Taillefer (paradigme du père
mort dont il faut soutenir l'héritage), est métaphorisé
comme "fleur" de la chevalerie:
5 Chantet vous ont cil autre jogleor
Chançon novelle: mais ils laissent la flor,
C'est de Raoul; de Canbrai tint l'onour.
Si la chevalerie est fleur de rhétorique, alors la rhétorique
est une guerre, une logomachie, et plus précisément pour notre
texte, une feude ou feudomachie - une vendetta de mots. Partout, les indices
en affluent; ainsi, les heaumes et les armures, masques signifiants qui tout
à la fois indexent et dissimulent le signifié (le corps et le
visage du chevalier), portent souvent fleurs ou gemmes de lapidaires:
2858 Li quens Raoul fu molt de grant vertu.
En sa main tint le bon branc esmolu,
Et fiert Ernaut parmi son elme agu
Que flors et pieres en a jus abatu.
Et ailleurs:
4240 Armes ot beles, paintes a flor de lis.
Parallèlement, lances et épées sont explicitement porteuses d'un discours qui les transforment en métaphores d'une plume d'écriture meurtrière:
1794 "D'or en avant el grant fer de ma lance
Est vostre mors escrite, sans faillance."
Ou encore:
5037 "Au branc d'acier vos noterai tel lai
Dont ja n'arez a nul jor le cuer gai."
L'arme est donc le vecteur d'une démonstration discursive, voire d'une
lectio ou d'un sermo pseudo-théologique:
3982 "S'or n'avoit ci de ta gent tel fuison,
A ceste espée qui me pent au geron
T'aprendroie ici pesme leçon
Qu'onques n'oï si dolereus sermon:
Ja par provoire n'ariés confession."
A cet égard, le sang que fait couler la logomachie peut être à bon droit considéré comme l'encre même de la chanson, qui souligne obsessionnellement le caractère hémorragique de son écriture:
5126 Plaies ont grans, ne finent de saignier.
Par là, Raoul de Cambrai ravive un topos biblique
et martyrologique bien connu, que Curtius a identifié sous le nom de
Blutschrift 2; les allusions au sang du Christ (v. 1114)
et à la lance de Longin (v. 5300) en fonctionnent comme autant de rappels
discrets.
On peut donc poser que, tout comme dans la Chanson de Roland 3
(mais selon des modalités ô combien différentes), l'enjeu
de la feude n'est pas seulement l'honneur, le prix ou la vaillance chevaleresques,
mais surtout la production d'une valeur qui soit celle de l'oeuvre elle-même,
liée au maintient de ces notions féodales:
4140 Dist Bernier:"Sire, molt aveiz grant poour.
Soiés preudome et bon combateour:
Chascun remembre de son bon ancesor.
Je nel volroie por une grant valour
Povre chançon en fust par gogleour."
Dans cette optique, il s'agit, pour l'écrivain, que l'écriture
de sang ne se perde pas, en jaillissant d'un corps voué à la
mort; soit dans la terre (v. 2865), l'herbe (v. 2985), le sable (v. 3974),
voire l'eau (v. 4042); il lui faut intercaler, entre l'hémorragie et
sa disparition, un obstacle, soit visible dans la fiction (ce sera le corps
de la femme, où le sang paternel est en mesure de produire un héritier),
soit invisible cette même fiction (ce sera la page, où il se
coagule en écriture sur le feuillet de parchemin).
Nulle lecture, cependant, ne saurait se satisfaire d'avoir
catalogué les figures de la réflexivité textuelle; d'abord,
parce que, dans une telle opération, le commentateur court le risque
de de dissoudre la spécificité du texte, étant donné
la généralité du phénomène réflexif
dans la littérature médiévale: la tautologie "la
littérature ne fait que se dire elle-même" est peut-être
vraie; encore s'écrit-elle toujours de manière différente.
Ensuite, parce que le retour du texte sur soi n'est jamais une opération
neutre, même si, comme l'affirme Geoffroi de Vinsauf, le miroir textuel
est un miroir vide 4: il n'empêche qu'il détermine
dynamiquement le sens; c'est pourquoi il nous faut maintenant scruter les
enjeux et l'économie symbolique particuliers à l'écriture
de Raoul de Cambrai.
2. Le père introuvable
Ce texte est d'abord un effort véritablement épique pour penser le lieu du père mort, c'est à dire symbolique, c'est à dire réel; telle est la croix que doivent porter tous les fils de la geste, quitte à en être écrasés, comme le rappele Raoul à l'empereur Louis
699 "Drois emperere, ge vos dit tot avant:
L'onnor del pere, ce sevent li auquant
Doit tot par droit revenir a l'effant."
Que ce père soit en vérité le Nom-du-Père, et non le père de la réalité ou le père génétique, le fait que nul n'est, dans la chanson, à la hauteur de la paternité, suffirait à le démontrer (j'y reviendrai plus bas); en ce sens, peu importe que les contradictions du droit féodal de l'héritage dans le texte soit syn- ou anachroniques de l'époque de sa rédaction; car nulle plongée dans les archives, ici, ne nous assure d'avoir trouvé la clé de l'interprétation. Cependant, les paramètres lacaniens du problème que je viens de poser ne doivent pas oblitérer le fait que le texte soumet la transmission du fief aux déterminations symboliques de son époque 5. En effet, le droit d'hériter le Nom-du-père (c'est à dire le fief qui soutient ce nom), dans Raoul de Cambrai, est hautement instable, puisque deux lois totalement contradictoires prétendent à le régler: d'une part, l'hérédité des fiefs au fils aîné, de l'autre le droit du suzerain (dont la figure sommitale est l'empereur) à en investir qui bon lui semble. Cette seconde loi de transmission de l'héritage repose sur la conception de la royauté comme figure temporelle d'une dimension transcendantale: pour distribuer les terres de ses vassaux, Louis doit donc se référer à un ordre théologique. En d'autres termes, l'ensemble de la communauté des feudataires doit croire: créditer le pouvoir royal d'une origine divine, le ramener, transitivement, à "Dieu qui fist les lois" (731, 2150). Corollairement, toute parole par laquelle le roi s'engage devrait être, idéalement, phatique: promise, dès son énonciation à une réalisation qui l'avérerait. Dès lors que cette transcendance de la légitimité royale est refusée à l'empereur, il n'est plus "l'oint du seigneur", mais partie prenante d'un jeu d'échecs politique dont il ne peut prétendre à occuper la maîtresse case que par la force, c'est à dire par l'usurpation 6. C'est dire que tout feudataire peut, à un moment ou à un autre, revendiquer pour soi la place du père. On trouvera la confirmation inverse de cette illégitimité fondamentale dans le fait que Louis doit recourir à un serment sur les reliques comme caution de sa parole d'investiture (v. 760); le serment, en effet, ne démontre nullement la présence d'un ordre transcendental au pouvoir, mais, bien au contraire, le fait que la parole du roi n'a rien de phatique, de sacré, et qu'il est donc nécessaire de la garantir le plus strictement possible 7. Ainsi, sa parole de pseudo-rectitude, son "droit", est absolument inséparable de son envers: le "desparler" (308), la faillite (778), le dédit (948), le tort (777, 823, 5935). La méfiance de Giboin le Manceaux, lorsqu'il reçoit le fief du Cambresis, est donc justifiée:
714 "Vos me donastes Cambrizis lès Artois;
Ne la poés garantir demanois."
Le dédit, qui contamine toutes les paroles de la chanson, trouve son
paradigme le plus éclatant chez le narrateur, qui nous promet, au premier
vers, une chanson de réjouissance:
1 Oiez chançon de joie et de baudor!
Nous savons qu'il n'en sera rien; il faut donc envisager l'ensemble du texte
dans l'antithèse d'un contredit.
Ce dédoublement de la parole "droite" a pour double effet
d'avérer toute revendication à la légitimité comme
fiction et de la rendre vulnérable, en miroir, à n'importe quelle
autre parole prétendant au pouvoir; ce que rappelle Ybert de Vermandois
à l'empereur, en termes sans équivoque:
5944 "La me faucis: je faurai ci a toi."
Le personnage de Raoul de Cambrai ne peut être compris qu'à la
lumière de cette amphibologie. Rappellons que le roi l'a déshérité
du Cambresis et l'a dédommagé par l'investiture du Vermandois
- on voit que Louis, dès qu'il veut affirmer phatiquement le lieu du
père/suzerain, doit s'engager dans une substitution sans fin des fiefs,
prenant à l'un pour compenser l'autre: stratégie volontaire,
comme le montrent de nombreux passages du texte, et qui serait tout à
son avantage si seulement il avait les moyens, théologiques ou militaires,
de la soutenir.
Or, la chanson n'existe, en un sens, que parce que Raoul s'en tient obstinément
à cette parole donnée:
697 C'est la parole ou Raoul se tint tant,
Dont maint baron furent puis mort sanglant.
Et encore:
2176 "G'en pris le gant voiant maint chevalier,Et or me dites q'il fait a relaissier!
Trestos li mons m'en devroit bien huier."
Accepter l'investiture du Vermandois revient donc pour Raoul à renoncer à son héritage paternel. Se tenant à la parole de l'empereur, il renie le lieu du père, ce qui équivaut, pour sa mère Aalais, à se laisser investir ou revêtir par la mort elle-même 8 "Ravesti toi, biaux fix, de mort novele". Par ailleurs, ce cramponnement à l'investiture royale ne vaut que si Raoul en respecte les prémisses: s'il reconnaît Louis comme suzerain absolu et, au delà, l'ordre théologique qui soutient une telle prescription. Mais cet ordre, il n'a de cesse de le transgresser: très tôt dans le récit, il veut brûler les églises du Vermandois (1211), et le texte ne cesse d'amplifier son refus de la foi: à Origni, il place un épervier, symbole de la vanité chevaleresque, sur le crucifix (1237), il s'appuie sur la croix, couche devant l'autel, fait violer, puis massacrer les nonnes du monastère. Il rompt les trêves sacrées (1361, 1456), geste que répète par deux fois son oncle Guerri le Sor (3289, 4742), il enfreint la prescription du carême (1567) à l'horreur de son lignage (qui, lié par l'hommage féodal, lui obéit malgré tout). Le portrait en Judas (1381), voire en Diable (1913) que ses ennemis tirent de Raoul est donc parfaitement exact. Il est, par excellence, celui qui renie Dieu, comme on le lui rappele (1567, 3021); ce qui revient à signer, en ces âges théocentriques, son propre arrêt de mort:
1276 "Si Diex te hait, tu seras tost finez",
lui lance Guerri le Sor.
La place me manque ici pour développer le problème de l'interpénétration
des mondes sarrasin et chrétien, apparente surtout dans la seconde
partie de la chanson; ceci dit, un détail peut nous donner la clé
du versant "païen" du texte: les armes que donne l'empereur
à Raoul lors de son adoubement:
471 Nostre empereres ama molt le meschin:
L'erme li donne qi fu au Sarrazin
Q'ocist Rolans desor l'aigue del Rin.
(...)
En icel elme ot .i. nazel d'or fin;
I. escarboucle i ot mis enterin,
Par nuit oscure en voit on le chemin.
Li rois li çainst l'espée fort et dure,
D'or fu li pons et toute la heudure,
Et fu forgie en une combe oscure.
Voilà Raoul investi de l'intertextualité glorieuse de la Chanson
de Roland, non sans que le texte en inverse totalement les données;
l'adoubement ne répète pas le motif de la guerre sainte, mais
fait des armes le signe d'une présence sarrasine au coeur même
de la féodalité chrétienne. Cette marque païenne
doit être transposée au plan du discours: Raoul se tient à
une parole dont il ne respecte pas le soubassement théologique, parce
qu'il entend occuper à lui seul le lieu d'où tout fait sens
(celui du père ou de Dieu) en se tenant illégitimement pour
origine et lieu du sens. A cet égard, il est l'une des figures de la
transgression les plus radicales que l'on puisse trouver dans la littérature
française, puisqu'il suppose toujours que, s'il y a Loi, elle ne s'origine
que de lui (ce qui est bien aussi, en miroir, l'origine de toutes les prétentions
de l'empereur).
Le motif des juvenes 9 dans la chanson
s'articule sur l'impossibilité ou le refus de reconnaître le
lieu du père. Bernier et Raoul sont des "enfants" de quinze
ans, selon les propres termes du texte; les paroles de vengeance qui engagent
le destin de tout un lignage sont prononcées par des nourrissons de
trois ans (4096); non seulement Raoul de Cambrai trouve son argument narratif
dans une parole régressive, dont le texte ne cesse de souligner la
démesure, la folie et la "sorcuidance", mais nul
ne semble pouvoir imposer une parole de sagesse "paternelle": tous
les personnages, pratiquement sans exception, s'investissent eux-mêmes
d'être origine du sens, presque tous sont "enfants"; les mots
d'Ybert à son fils Bernier pourraient servir de description adéquate
de cette parole sans mesure qui traverse le texte et qui bouleverse toute
hiérarche de la paternité et de la filiation:
5977 "Fix," dist li peres, " preus estes et vaillans:Li vostre sens va le mien surmontant."
Nous sommes dans le monde de la horde primitive décrite dans Totem
et Tabou, où tout un chacun peut revendiquer, pour un instant, le lieu
du père mort; sur ce plan, l'empereur Louis tire la morale de la fable,
lorsqu'il déclare:
5442 "Qe par celui qi en crois fu penez,Chascuns en iert en fin deseritez."
("sauf moi", espère-t-il in petto, mais l'on sait par avance la futilité d'un tel souhait). Tous bâtards, nous dit le roi: c'est pourquoi le personnage de Bernier emblématise, dans sa bâtardise, l'imposture qui gangrène, dans la geste, toutes les paroles de la "légitimité". En effet, il ne fait exception que selon le regard des autres personnages, qui prétextent de sa naissance illégitime pour congédier sa parole (la bâtardise sapant avant tout, pour eux, la capacité d'un discours à usurper la parole de la loi):
1660 "Ne deüst bastars dire tel raison!",
lui jette Raoul. La tache de naissance en fait donc un étranger (un
"estrange compaignon", v. 401) au milieu de la famille
féodale. Mais, à l'en croire, la bâtardise n'empêche
rien: c'est que, seul de tous les chevaliers du texte, il fait appel d'un
ordre transcendantal qui la justifie:
1709 "Q'il n'est bastars c'il n'a Dieu renoié"
Au regard de Dieu, l'illégitimité ne compte donc pas, elle ne
saurait être imputée à Bernier; ce personnage est donc
le lieu exact d'une inversion radicale affectant la dialectique du légitime/illégitime;
corollairement, s'il est bien un bâtard dans Raoul de Cambrai,
c'est le personnage qui titre la geste, par son refus radical de respecter
la foi chrétienne. Cependant, cette référence transcendantale
place Bernier devant un problème insoluble. Comme le lui rappele sa
mère, Marsent, la chevalerie soumise à la foi doit, par dessus
tout, respecter les liens qui unissent le vassal à son seigneur:
1386 Fix, " dist la mere," par ma foi, droit en as.
Ser ton signor, Dieu en gaaingneras."
Or, obéir à cette loi revient pour Bernier à attenter
à son propre lignage, puisque Raoul, son suzerain, guerroie son père
Ybert et ses oncles pour la possession du Vermandois; plus: ce sera pour finir
concourir à la mort de cette mère qui a énoncé
la prescription, puisque Raoul la fera brûler dans le monastère
d'Origni. A ce titre, si Bernier gagne Dieu par sa soumission au suzerain,
il abdique, tout comme Raoul, le lieu du père - à la différence
près que ce renoncement se fait pour lui au nom d'un ordre transcendantal.
On voit que le conflit symbolique entre paternité du suzerain et reconnaissance
des droits du père mort (réel) est, explicitement ou implicitement,
celui-là même de tous les personnages du texte (y compris celui
de Louis, même si son nom assonne avec "lois", en tant qu'il
n'est pas reconnu comme "l'oint du seigneur", mais comme
un autre "enfant"); la geste est soumise à une loi d'illégitimité
généralisée, où nul n'occupe le lieu du père
qu'au prix d'une fondamentale usurpation et de la captation par un imaginaire
phallique que Raoul de Cambrai dénonce sans fin, ce qui fait le noeud
du contredit mis en scène par la geste. Contrairement à ce que
croit Julien, fils de Bernier, dans ce texte, il est impossible de "trouver
son père" (v. 8068).
Du coup, à un certain niveau, la place de la
femme dans la chanson devient impensable, ce qui découle directement
de la mise en jeu systématique de la signification du phallus comme
imaginaire mortel. En effet, de prime abord, on pourrait croire que les femmes
sont entièrement soumises au principe illégitime d'investiture
des terres par le roi. A ce titre, elles ne sont rien d'autre qu'une possession,
une marchandise qui se donne, s'achète, ou se vole: Louis donne sa
soeur Aalais à Giboïn le Manceaux (128), il obtient de Guerri
le Sor (contre paiement en marchandises - 6735) sa propre fille, Béatrix,
pour Herchambaut de Pontif, alors que celle-ci est mariée à
Bernier. La femme est donc soumise à ce que Béatrix appele la
"pute loi" du père, épithète qui en
dénonce l'essence illégitime 10 Les motifs
de la bâtardise et du "putainage" sont étroitement
associés par le texte: Raoul reproche son "putainage" à
Marsent (1330)..
Cette loi prostituée n'est cependant pas la seule à réduire
la femme au statut d'objet; celle de l'hérédité des fiefs
est aussi en cause: Aalais est la première à rappeller à
son fils l'honneur du père:
971 "Molt m'esmervel del fort roi Loeys;Molt longuement l'avez ore servi,
Ne ton service ne t'a de rien meri.
Toute la terre Taillefer le hardi,
Le tien chier pere qe je pris a mari,
Te rendist ore, par la soie merci,
Car trop en a Mancel esté servi.
Je me mervelg qe tant l'as consenti,
Qe grant piece a ne l'as mort ou honni."
S'identifiant au Nom-du-Père, la parole féminine est donc du
côté de l'écriture de mort. Aalais, si elle était
homme, démontrerait le tort de son frère Louis par l'épée
masculine:
5228 "Se je fuse hom, ains le solleg couchier,Te mosteroie a l'espée d'acier
Q'a tort iés rois, bien le pues afichier."
D'autre part, la castration est à l'arrière-plan du discours féminin, lorsqu'il vise à préserver les droits de l'héritage. Ainsi, Béatrix, lorsqu'elle est donnée à Herchambaut, prévient tout adultère en absorbant une racine magique qui empêche le ravisseur de la connaître charnellement. Elle cache, dans sa bouche, le principe d'une légitimité phallique, généalogique et discursive, qui préserve sa consécration au Nom-du-Père:
7219 "Dont vint mes peres a la barbe florie
Si me livra au roi de Saint Denise
Qui me dona Herchambaut, cel traïte.
Le premier jour que je fui mariée,
Si vint .i. mie an iceste contrée.
Une tele herbe me dona a celée
Ne la donroie por l'or d'une contrée.
Quant je la tains an ma boche angolée,
Dont n'ai ge garde que soie violée."
Ainsi Béatrix maîtrise-t-elle le désir adultère
du mâle, aux seules fins de préserver le lien légitime
de son premier mariage: elle sauvegarde donc la place de Bernier comme son
seul seigneur et maître. Nul symbole n'illustre mieux que cette racine
de l'inviolabilité le paradoxe de la loi: à savoir qu'on en
occupe le lieu qu'à la mesure d'une reconnaisance de la castration.
Il y a plus: en tant que la femme est partie prenante de cette loi, elle menace
inévitablement la chose même qu'elle entend préserver.
Lisons le rêve prémonitoire de Béatrix quant à
la mort de Bernier (seules les femmes rêvent dans Raoul de Cambrai):
8468 "Quant vint ersoir, que prime m'endormi,Sonjai .i. songe dont forment m'esbahis,
Que je veoie mon singnor revenir;Guerris mes peres l'ot forment envaït
Que devant moi a terre l'abati;
Fors de son cors les .ii. .... li toli,
Et moi meïsme le senestre toli."
Le vers 8473 est lacunaire, il lui manque un substantif monosyllabe; les éditeurs proposent "oilz", les deux yeux. Peut-on tirer de cette omission l'indication d'une censure qui porterait sur le sexe masculin ("coilz" ferait aussi l'affaire)? Quoi qu'il en soit, il est frappant de voir Béatrix rêver qu'elle participe, aux côtés de son père, au démembrement de Bernier; certes, cette partie du rêve ne sera pas avérée par le texte; elle révèle cependant le fond du désir qui porte toute l'écriture de la geste; dévoiler la prise de pouvoir et la mort de l'autre comme castration, ce qui fait de toute légitimité une illusion. Par ailleurs, la femme, en tant que génitrice potentielle, c'est-à-dire lieu par quoi la transmission de la terre doit nécessairement passer, est entièrement identifiée à l'imaginaire phallique de l'héritage; Béatrix, lorsqu'elle veut faire admettre son mariage au bâtard Bernier, souligne devant son père, Guerri le Sor, la nécessité de la transmission du fief:
5780 "Mari vos qier dont j'e eüse .i. oir:Après vo mort vo terre maintendroit."
Corollairement, tant que la place de la femme dans l'ordre féodal n'est
pas fixée, elle représente un puissant ferment d'instabilité:
veuve ou célibataire (et héritière de fiefs), elle incarne
une mobilité propre à déstabiliser le système
fragile des alliances entre lignages. D'où la compulsion du texte à
la remettre à sa place par le sacrement du mariage, et à la
soumettre ainsi à l'ordre du père; Louis, dès le vers
127, veut marier sa soeur à Giboïn, Guerri acquiesce à
la bigamie de sa fille, etc.
Ainsi, au niveau de l'écriture, la femme est d'un part l'instrument
indispensable de la continuation de la feude, en tant qu'elle engendre un
héritier prêt à soutenir l'honneur du père, lorsque
celui-ci est mort: elle relance donc l'économie même de la geste.
D'autre part, elle est aussi figure de la vie: elle empêche l'écriture
hémorragique de se perdre, en permettant, dans le fils, l'union de
ses humeurs avec celles du sang paternel. En outre, par le mariage, qui peut
terminer la guerre privée en alliant deux lignages ennemis, elle symbolise
l'apaisement de la vendetta. Le motif apparaît dès les premiers
feuillets; Louis dit en effet:
901 "Mais, par celui qui fist parler l'imaige,
Je quit sis dons li vendra a outraige:Se ne remaint par plait de mariaige,
Mains gentix hom i recevront damaige."
Tel est aussi l'argument qu'emploie Béatrix pour séduire Bernier
et justifier son désir de se marier à lui:
5696 "Pren moi a femme, frans chevalier eslis:Si demorra nostre guere a toz dis.
Soz ciel n'a home miex de vos soit servis.
Veés mon cors com est amanevis:
Mamele dure, blanc le col, cler le vis."
Le mariage est donc une figure exacte du pacte narratif lui-même, en
tant qu'il est à la fois producteur d'autant d'enfants "légitimes",
écrivains de mort, et fin possible du texte dans le silence qui suivrait
la réconciliation de tous les lignages, l'apaisement des feudes dont
Raoul de Cambrai tire son argument récitatif.
3. Prolepses
Tous les discours, dans la geste, sont donc doubles, équivoques, ne
se tiennent que de renvoyer immédiatement à leur envers (fondamentalement,
parce qu'ils se créditent de l'un phatique et illusoire qui surgirait
de leur énonciation). Cependant, un type d'énonciation échappe
à la loi générale de faillite qui est celle de la parole
"droite" dès qu'elle s'articule: il s'agit de la prolepse,
unique discours qui tienne et auquel on puisse se tenir, là où
tous les autres se dé-disent. Dans cette catégorie de la parole
tenue, on rangera des discours aussi divers que l'écriture de mort
sur les épées ou les lances des chevaliers (cf. supra), le songe
prophétique d'Aalais prédisant la mort de Raoul (3515), celui
de Béatrix 11 En ce sens, le texte souligne le
caractère de son énonciation: un rêve de mort que seul
il peut avérer, leurs prédictions sur les destins de Raoul et
de Bernier (990, 1006, 1202). L'occurrence principale de cette parole du pré-dit
est sans doute la malédiction d'Aalais sur son propre fils:
1129 "Or viex aler tel terre chalengier,
Et quant por moi ne le viex or laissier,
Cil Damerdiex qi tout a a jugier
Ne t'en ramaint sain ne sauf ne entier!"
A cette malédiction, le narrateur s'associe immédiatement:
1134 Par cel maldit ot il tel destorbier
Com vos orrez, de la teste tranchier.
Ce n'est pas un hasard: car la fonction principale des interventions du narrateur est de prédire le cours de la fiction, de produire une prophétie, une devinaille (1072) qui engage le destin narratif tout entier et démente, dès le début de la geste, la promesse du premier vers; par exemple:
10 As fils Herbert fist maint pesant estor
Mais Berneçons l'(=Raoul) ocist puis a dolor.
Les exemples de cette prescription du récit par le narrateur sont trop nombreux pour que je puisse les citer; ils apparaissent de façon récurrente dans les deux parties de la geste. A la comparer à la parole du dédit, du mes-parler, de la faille, la parole prédictive apparaît comme la seule d'essence phatique - tenant immanquablement sa promesse d'une réalisation par la fiction. On dira qu'il n'est pas bien compliqué pour un écrivain (sous la figure fictive d'un narrateur implicite) de prédir le cours de son récit et de remplir sa part du contrat narratif (surtout après-coup). Ce qui frappe, cependant, c'est que toutes les promesses proleptiques portent sur l'essence négative d'un maldit fondamental, par où l'économie de mort s'inverse en vie de l'écriture, comme en témoigne Bertolai, témoin fictif des feudes (le moment où la geste projette son faire est aussi, très exactement, celui où ce faire s'inverse en analepse 12):
2242 Bertolais dist que chançon en fera,
Jamais jougleres tele ne chantera.
(...) De la bataille vi tot le graignor fais
Chançon en fist, n'orreis milor jamais
Puis a esté oie en maint palais.
La devinaille, seul geste de la geste qui s'avère en fiction, est aussi
liée à la dénonciation implicite de toutes les revendications
de pouvoir, puisqu'elle en dessine la seule issue: la mort. Par l'effet de
prolepse, le texte ne fait donc que s'autoriser lui-même, en lieu et
place des autorités de la représentation; geste qui n'est pas
étranger à la poétique romane, puisqu'on en trouve la
première manifestation chez le troubadour le plus ancien, Guillaume
IX d'Aquitaine 13 Quant er lassatz. (Je souligne). A
l'illégitimité mortelle de toutes les prétentions phalliques,
Raoul de Cambrai substitue une parole d'autorité qui se fonde du vide
de son auto-référence.
4. Attributions et legs
Toutes les figures d'un rapport à la loi et au Nom-du-Père sont
aussi, bien entendu, des métaphores de la production et de la transmission
textuelles. La question se pose: quelles morales en tirer?
En premier lieu, Raoul de Cambrai, en s'inscrivant dans une dialectique de
vie et de mort, est potentiellement interminable; d'un côté,
l'écriture hémorragique réduit l'autre (tout autre) au
silence:
3915 "Molt par doit estre redoutés li siens brans:
Cui il ataint tos est mus et taisans."
Poussée à sa limite, cette économie menace le texte lui-même
de disparition; ainsi dans ce passage où la mort du héros sur
le champ de bataille fait homophonie avec la fin du chant poétique:
4088 Ne fust la coife del bon hauberc safré,
De par Gautier fust li chans afiné. 14
De l'autre côté, on l'a vu, la geste s'arrange toujours pour qu'une fois le père mort, il y ait toujours un fils, un petit-fils, un oncle ou un neveu qui relève le défi et relance ainsi la feude; la dimension généalogique du texte n'est alors rien d'autre que la métaphore de sa survivance en tant que tel. La transmission du souffle 15 Qe Gautelès la reprist a l'espée et du sang du père mort deviennent dès lors des figures du renouvellement de l'écriture, correspondant trait pour trait à l'une des figures centrales de la Poetria nova, au titre explicite, de Geoffroi de Vinsauf 16: la rejuvenatio des anciens topos par une nouvelle écriture. J'en donnerai deux exemples: d'abord, c'est peut-être le plus beau, celui du retour de Raoul mort dans la seconde partie de la chanson, qui relance la guerre entre son lignage et et celui du Cambresis, puisque Guerri le Sor l'assassinera:
8371 Si com il vinrent es près sos Origni,
En celle place ou Raous fu ocis,
Li cuens Berniers fist .i. pesant sospir.
Li sor Guerris molt bien garde s'en prist;
Il li demande por quoi sospira il.
"Ne vous chaut, sire," Bernier li respondi,
Que maintenaint me tient il au cuer si".
Jel vuel savoir," ce dist li sor Guerris.
"Jel vous dirai," Berniers li respondi.
"Ce poise moi quant il vous plait ainsi.
Il me remembre de Raoul le marchis
Qui desor lui avoit tel orguel pris,
Qu'a .iiii. contes vaut lor terre tollir.
Vees ci le leu tout droit ou je l'ocis."
Guerris l'entent, par poi n'anrage vis,
Mais a sa chiere point de sanblant n'an fit,
Et neporquant a Bernier respondi:
"Par Dieu, vassal, n'estes pas bien apris,
Qui me remembres la mort de mes amis!"
Le second paradigme de cet éternel retour
du même (la survie, emblématisée par le fils ou le neveu
qui répètent le père) et de l'autre (la mort) a affaire
au plan de l'écriture proprement dit, en tant que les rejuvenationes
de la fiction n'en sont que la figure. La geste se divise en deux parties,
l'une rimée, qui s'étend jusqu'à la laisse CCL, l'autre,
assonnancée (avec tendance à la rime) jusqu'à la fin
du texte. Comme toujours, la question à poser à ces textes duels
17 n'est nullement celle de la philologie classique:
"Qu'est-ce qui différencie la première et la deuxième
partie?", d'où l'on induit, pures hypothèses sans démonstration
possible, des contrastes de "ton", de "forme", d'"esprit",
"d'intention" qui projettent dans la réalité deux
identités autoriales distinctes. Cette question, bien plutôt,
devrait être: "Qu'est-ce qui fait l'un, la cohérence de
deux geste d'écriture qui feignent, dans une seule oeuvre, une dissemblance
dialogique?"
Il est possible d'y apporter une réponse "philologique";
mais il s'agit ici d'une philologie renouvelée, qui prend en compte
à la fois l'état matériel du manuscrit, la conception
de l'écriture telle que les fictions la manifestent et leur intime
corrélation. A examiner le manuscrit, le problème se pose ainsi:
la "première" main qui transcrivit le texte se prolonge au
delà de la partie rimée jusqu'à la laisse CCLXXIII (fol.
102, v. 6250). La "seconde" main, quant à elle, termine la
chanson, mais écrit aussi, en rimes, le tout premier feuillet. Ajoutons
qu'un rat, d'origine et d'époque inconnues, a aussi collaboré
au texte en dévorant quelques morceaux de parchemin. Par ailleurs,
la deuxième écriture fait de la première un palimpseste;
selon les éditeurs, "pour une raison ou une autre, le second copiste,
voulant reprendre la copie à un point déterminé, a gratté
la première écriture qui s'étendait jusqu'au bas du feuillet
(102 V0) et selon toute apparence, supprimé les feuillets qui terminaient
le cahier."18 Visuellement:
2e main
1e main Partie rimée
Feuillet 102 Vo
2e main Partie assonnancée
Donc, la première main change de système métrique en
passant de la rime à l'assonnance. La seconde, à l'inverse et
en miroir, assonne, mais peut aussi rimer, puisqu'elle est à l'origine
du premier feuillet; de plus, le grattoir servant à effacer les lignes
du manuscrit devient, de par l'opération palimpseste, l'équivalent
exact d'une épée/plume de mort métaphorique, mais aussi
la possibilité d'émergence de la seconde partie sur un fond
d'écriture oblitéré. Au niveau matériel, l'écriture
témoigne donc d'un jeu de substitution et de miroir des "auteurs",
d'un retour sur soi qui fait du texte un cercle s'enroulant sur lui-même,
s'engendrant lui-même: s'autorisant de soi; cette hypothèse de
lecture, tout à la fois matérielle et conceptuelle, reste valide
même si l'on suppose un seul scribe assez patient et pervers pour pratiquer
deux types de graphie: cette supposition pointerait quand même vers
une dualité dont l'interprète doit rendre compte. Sur le plan
de la fiction, Raoul emblématise ce processus à la perfection:
il est auctor de soi, se croyant seule origine du sens, il meurt, laissant
toutefois un neveu maternel, Gautier, propre à reprendre le flambeau
de son nom, il réapparaît, mort, dans le soupir de Bernier. De
plus, en tant qu'il accepte de se laisser déshériter de la terre
du père par Louis pour accepter le Vermandois, en reniant toutefois
l'arrière-plan théologique qui rendrait cette deuxième
investiture légitime, Raoul figure bien la déstabilisation systématique
de l'autorité sémantique que le texte opère.
Il nous est donc impossible, en tant que lecteurs, de donner la primauté
paternelle à l'une des deux écritures du texte ou, parallèlement,
aux personnages qui les fictionnent: elles s'engendrent mutuellement comme
la vie et la mort dans la geste, elles sont tour à tour en position
d'autorité et d'assujetissement, de paternité et de filiation,
sans que l'on puisse jamais décider de la prédominance d'un
versant ou de l'autre. En ce sens, le texte est orphelin, pareil à
ces enfants qu'au cours des feudes, Giboïn le Manceau a privé
de pères:
101 Le roi servi au bon branc acerin:
De pluisors gueres li fist maint orfenin.
Il ne s'agit pas là d'une polysémie, d'une indétermination
(ou dissémination) du sens sans butée d'arrêt, mais d'une
amphibologie déterminée par des lois précises, car la
paternité textuelle n'est pas incertaine, mais dédoublée:
ce qui la prive de toute possibilité de s'affirmer comme une, dans
une légitimité référée à un seul
nom (celui du père symbolique). Raoul et les autres "enfants"
de la fiction, tout comme les supposés auteurs de la geste, posent
l'autonomie d'une écriture sans paternité (qui, du même
trait, renie Dieu), en ce sens qu'elle est à soi-même sa propre
origine, hors toute transcendance. Parallèlement, elle sort d'une métaphysique
oedipienne de l'écriture en s'indéterminant sexuellement: l'écriture
est femme par la page, mâle par la plume/épée, jouant
sans cesse l'indifférence de ses deux composantes.
Reste la question: qu'est-ce qui nous assurera de la légitimité
d'une interprétation, dans ce texte voué à la bâtardise?
Pour y répondre, il nous faut examiner les figures des derniers héritiers
(du sens) qui survivent à la fin du texte, car elles sont autant de
fictions implicites d'une juste lecture. La descendance mâle de Raoul
est éteinte: son neveu Gautier a été tué par Julien,
le fils de Bernier; Guerri le Sor, son oncle, sans doute lassé de sa
fonction de relance dans un texte que son désir de vengeance rendait
interminable, disparaît de l'horizon textuel, au moment où il
assiégeait les fils de Bernier:
8715 Quant il fu nuis, par verté le vous di,Li sor Guerris de la cité issi,
Sor son cheval, si ala en escil,
Mais on ne set certes que il devint.
Hermites fu, ainsis con j'ai oït.
Restent Julien et Henri, fils de Bernier, désormais
maîtres d'Arras, de Saint Quentin et de Saint Gilles (ces deux derniers
territoires sont aussi les cris de guerre du lignage de Vermandois), véritables
reliques ou déchets du texte, qui figurent à ce titre le lecteur
recueillant les fiefs de la fiction. Les héritiers du sens sont ceux
qui descendent du seul personnage masculin qui ne renie pas la loi théologique
et celle de la féodalité: Bernier 19 On
notera que Dieu occupe, dans le discours de Bernier, la place même du
seigneur féodal, et que Saint Gilles comme intercesseur n'est pas choisi
au hasard; c'est le fief qu'héritera Julien. Est-ce à dire que,
comme lecteurs, nous n'avons accès au texte qu'à accepter ces
lois? Je ne le pense pas: le texte indique seulement par là que, parmi
tant de glossateurs héritiers de son sens, il saura en définitive
reconnaître les siens et que le legs de l'interprétation n'a
rien à voir avec l'institution d'une légitimité: car
les fils survivants de la geste de mort sont les seuls à tirer leur
origine d'une lignage marqué par la bâtardise de Bernier.
Subsistent aussi deux femmes, Aalais et Béatrix, la première
régnant sur une terre désormais privée de légataires
mâles; la geste n'en souffle mot, et la féminité disparaît
dans une ellipse: leur survie absente démontre que l'écriture,
pour se transmettre, doit passer par le blanc et l'espacement d'un silence.
De la bâtardise et de l'ellipse, on tirera les conclusions qui s'imposent:
en premier lieu, qu'il n'y a d'héritiers du texte, légitimes
ou non, que ceux qui le méritent; ensuite, que ces lecteurs méritoires
ont à se taire: au moment où ils comprennent que leur tâche
n'a point de fin 20.
Notes
[1] éd. P. Meyer et A. Longnon, Paris, Société
des Anciens Textes Français, 1872.
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[2] voir Europäische Literatur und lateinisches
Mittelalter, Bern, Francke, 1948, s.v.
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[3] voir les deux exhortations de Roland à ses
frères d'armes:
1465 "Tantes batailles en avum afinées!
Male chançun n'en deit estre chantee."
1515 "Par Deu vos pri que ne seiez fuiant
Que nuls prodom malvaisement n'en chant."
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[4] Dans la Poetria Nova, éd. E. Gallo
(The Hague, Mouton 1971), v. 48-49, 802-3; cf. mon Absolute Reflexivity,
à paraître dans Medieval Texts and Contemporary Writers,
Cornell University Press.
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[5] Voir les ouvrages de P. Matarasso, Recherches historiques
et littéraires sur Raoul de Cambrai, Paris, Nizet, 1962 (en
particulier le chap. II, Raoul de Cambrai et le monde féodal);
M. Combarieu du Grès, L'idéal humain et l'expérience
morale chez les héros de chansons de geste, Paris 1979; W. Calin,
The Old French Epic of Revolt, Paris-Genève, Droz 1962; Marc
Bloch, La société féodale, Paris, Albin Michel,
rééd. 1968, a bien identifié ce qu'il appele le "paradoxe
de la vassalité" (p. 325 sqq); il faut noter que, plus clairement
que tout document d'archive, la fiction de Raoul de Cambrai éclaire
ce paradoxe d'une sombre lumière, en poussant ses conséquences
à la limite.
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[6] voir vers 5363, 5442, 6045. Les vers 6445 sqq. sont
particulièrement éclairants: Louis y réaffrime son droit
de redistribution des terres, même si ce geste le met en oppostion avec
le droit canon; par là, il sape l'assise même de son pouvoir.
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[7] Louis n'a rien à voir avec un personnage historique:
il se rapporte à un type littéraire développé
par la geste de Guillaume, en particulier le Couronnement Louis; il réactive
le le complexe d'Anchise: fils faible, incapable de tenir le lieu du père
symbolique dans la hiérarchie féodale. Spécifiquement,
Charlemagne, présentant la couronne impériale à Louis,
lui enjoint spécifiquement de ne pas dépouiller un orphelin
de son fief et de ne pas voler les veuves (Le Couronnement Louis, éd.
Langlois, Paris, CFMA, 1966, v. 83-84); la transgression de ce commandement
paternel en fera un roi "assoté" (=sot, 2670).
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1004 "Qi te dona Perone et Peronele,Et Ham et Roie et le borc de Neele,
[9] Je renvoie aux travaux désormais classiques
de Georges Duby sur le sujet, en particulier Les "jeunes" dans
la société aristocratique, in Annales, 1964 et Le chevalier,
la femme et le prêtre, Paris, Hachette, 1981.
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Cf. 6818: "Hahi!" dist elle, "pere de pute loi,
Con m'as traïe et mise en grant beloi!"
3516 (Aalais) soinja .i. sonje qe trop li averi.8493 "Lasse" dist (Béatrix), "mes songe est averi."
[12]
Il y a là un retour sur soi de la temporalité récitative;
j'y reviens plus bas (Attributions et legs).
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[13] Chanson VI, v. 6-7: E puesc ne traire.l vers
auctor
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[14] On peut induire de ce détail une des fonctions
rhétoriques de l'armure: la préservation de la vie.
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[15] "L'aleine novele" de Raoul, par
exemple (3698). La mort est souvent "novele" ou une nouvelle
dans le texte (990, 1002, 4692); plus, elle renouvelle, par la guerre, le
texte:
5722 "Si m'aït Dex, tos revenroit la guere,
Car d'ome mort molt souvent renovele."
Et ailleurs:
5750 Car par aus fu la grant guerre finéeDesc'a .i. jor qe fu renouvelée,
[16] sur ce sujet, voir mon article Absolute Reflexivity,
dans Medieval Texts and Contemporary Readers, à paraître à
Cornell University Press.
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[17] Raoul de Cambrai n'a ici aucun privilège
d'exception; on renverra à "Godefroi de Lagni" terminant
La charrette de Chrétien de Troyes, aux continuateurs du Perceval,
à Guillaume de Lorris et Jean de Meung pour Le roman de la rose.
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[18] Introduction, p. lxxix.
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[19] Il est le seul personnage du texte à se repentir
du péché d'homicide:
6588 "Baron," dist il, "por Dieu concilliés moi.Pichiès ai fais dont je je grant paor oi:
Maint home ai mort dont je sui en esfroi;
Raoul ocis; certes, ce poise moi.
Dusqu'a Saint Gile veut aler demanois;
Proierai li que plaidis soit pour moi
Vers Damredieu qui sires est et rois."
[20] La rédaction de ce texte a bénéficié
des recherches de Vittoria Ardito, en particulier en ce qui concerne le rêve
castrateur de Béatrix ("Masters Thesis", Louisiana State
University, 1987).
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