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1181? Chrétien de Troyes écrit Perceval

 

in De la littérature francaise, Paris, Bordas, 1993, pp. 59-64. (translation of no 36)

 

La rédaction du Perceval, ou le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes, peut être datée entre 1180 et 1190. L'oeuvre est dediée à Philippe, comte de Flandres, qui a vécu entre 1143 et 1191. Elle comprend neuf mille deux cent trente-quatre vers octosyllabes et n'a pas été achevée par Chrétien. Elle a donné lieu à quatre continuations totalisant plus de soixante-dix mille vers (qui sont attribuées à Wauchier de Denain, Gerbert de Montreuil et Manessier}, à une adaptation en vers, le Roman de l'histoire du Graal, attribuée à Robert de Boron (vers 1200} et à une prose anonyme, Perlesvaus ( vers 1215). Par ailleurs, l'oeuvre de Chrétien s'intègre au cycle arthurien en prose connu sous le nom de Vulgate arthurienne (vers 1215-1235).

Le Conte du Graal se divise en deux parties: la première est consacrée à l'initiation chevaleresque et courtoise de Perceval; la seconde suit les quêtes de Gauvain, neveu d'Arthur (Artu), roi des Bretons. Il s'agit du premier texte en ancien français ou apparaisse le mot "graal" (qui dérive du bas latin cratale ou gradale ) dont la fortune littéraire a été immense. A la fois roman d'initiation, reflexion sur le sens de la chevalerie, réécriture christianisante de mythes celtiques, méditation sur l'art d'écrire, le Conte du Graal est l'oeuvre la plus complexe et la plus énigmatique de Chrétien de Troyes.

A l'ouverture du récit, Perceval, jeune "valet" (fils de maison noble qui n'a pas encore été adoubé chevalier), vit dans l'ignorance du monde chevaleresque et courtois (il est "nice": sot, ignorant). Sa mère, la "Veuve Dame", l'a isolé dans la "gaste forêt", image du monde naturel, mais d'un monde naturel qui a été frappé de stérilite par une mystérieuse malédiction. Selon la Veuve Dame, la chevalerie serait responsable de la mort du père de Perceval et de celle de ses deux frères. C'est ainsi que, dès le liminaire du conte, le monde des armes est associé à la mort. Aussi, décidée à cacher à son fils les tentations mortelles de la chevalerie, la Veuve Dame lui a-t-elle substitué une éducation qui s'enracine exclusivement dans la Bible.

Le décor sylvestre de ce début evoque la Natura médiévale, conçue comme le livre des signes créés par Dieu et que doit déchiffrer celui qui veut pénétrer la volonté divine; il renvoie aussi à une écriture qui serait policée par la simplicité évangélique et non par la rhétorique courtoise; par ailleurs, depuis Quintilien, on identifiait sous le nom de sylva ("forêt") le style naturel d'une "ébauche" rédigée dans "la chaleur et l'élan de l'inspiration" (De lnstitutione oratoria).

Pourtant, dès l'ouverture du conte, Perceval ne veut rien savoir de " l'ensaing " maternel (enseignement, sagesse, v. 119) Lorsque cinq chevaliers, perturbant le décor naturel, font irruption dans la forêt, les injonctions de la Veuve Dame sont sans effets et il succombe immédiatement à une fascination profonde pour la chevalerie: une "nature" seconde, celle qu'il a héritée de son père chevalier, vient de se révéler en lui. Perceval commence par prendre les chevaliers pour des diables, puis, ébloui par le scintillement de leurs armes, il les prend pour Dieu et ses anges. Cet épisode, comme beaucoup d'autres passages du Conte du Graal, thématise un problème d'interprétation des signes: c'est parce que sa lecture se détourne de l'enseignement maternel que Perceval est conduit à une confusion presque blasphématoire. Le "valet" s'enquiert alors de l'origine de cette apparition merveilleuse et apprend qu'elle vient de la cour d'Arthur, "le roi qui fabrique les chevaliers" (v. 333), comme il lui est dit dans une formule qui associe la chevalerie à l'ars ("art"), c'est-à-dire à l'artifice.

Dans le contexte culturel de Chrétien de Troyes, la Bretagne, terre des merveilles et des maléfices, est la source énigmatique des récits qui composent la "matière de Bretagne". C'est le territoire privilégié de la fiction, royaume d'un souverain passif, Arthur, dont l'occupation principale consiste à se délecter des récits d'aventures que lui rapportent ses chevaliers. C'est ainsi que tous les vaincus lors des combats du Conte du Graal sont soumis à l'obligation d'aller raconter leur défaite à la cour. La chevalerie arthurienne est par-dessus tout, selon l'expression de Jean de Meung dans le Roman de la Rose (vers 1275) , une "chevalerie de letreiire", une chevalerie littéraire où le combat des armes est la métaphore d'une joute rhétorique (et vice versa ); l'ultime enjeu est la production d'un beau récit.

La découverte de la chevalerie s'accompagne ainsi d'une transition vers la rhétorique romanesque qui règne à la cour et dont l'artificialité s'oppose de manière radicale à l'enseignement théocentre de Natura dont la mère de Perceval s'est fait l'intermédiaire auprès de lui. Cette opposition joue sur plusieurs niveaux. Elle a notamment une dimension religieuse qui oppose le monde chrétien et le monde paten. D'une façon générale, en effet, l 'ars arthurien trouve sa source dans les mythes celtiques (celui de l' Autre Monde, ceux de la bonne ou de la mauvaise fée) qui constituent au XIIème siecle une référence délibérément païenne et identifiée comme telle par tous. La fascination que Perceval éprouve pour la chevalerie est l'antithèse de ce que symbolise la Veuve Dame. D'ailleurs, Perceval, en quittant sa mère, provoquera sa mort.

Dans l'épisode au cours duquel Perceval, en route pour la cour d'Arthur, se fait initier aux subtilités du code chevaleresque et courtois par Gornemant de Gohort, ce dernier accepte de l'adouber à condition que le jeune homme cesse d'évoquer sa mère et qu'il retire les vêtements grossiers que celle-ci lui a donnés au moment de son départ. Perceval doit abjurer l'enseignement maternel pour accéder à la culture chevaleresque. Tel est le prix à payer pour etre admis dans l'univers viril de la chevalerie, l'univers de son père défunt dont sa mère lui a interdit l'accès. Tout dans le Conte du Graal souligne l'antagonisme profond qui oppose les mondes maternel et paternel, bien que l'opposition entre nature et art ne suffise pas à elle seule à rendre compte de tous ses aspects. Doteé par l'adoubement de cette seconde "nature" -ou nature paternelle -Perceval apprendra sans aucune peine le maniement des armes.

La contradiction de ces deux mondes est accentuée de façon éclatante dans l'épisode du Graal proprement dit. Perceval, cherchant à revenir auprès de sa mère, arrive au chateau du Roi pêcheur, dont on apprendra plus tard qu'il est son oncle maternel. Selon un procédé courant dans le roman médiéval, les relations de parenté signalent une affinité symbolique: le chateau du Roi pêcheur participe ainsi de l'univers maternel, celui dont la chevalerie lui a fait renier l'enseignement. Perceval y reçoit une épée couverte d'inscriptions et destinée à se briser en deux au premier combat, symbole d'une chevalerie spirituelle qui connait les limites de son pouvoir et obéit aux prescriptions divines. Surgit alors le cortège du Graal: en tête, une lance dont la pointe saigne (réminiscence de la lance de Longin qui a percé le flanc du Christ), suivie de deux chandeliers en or, portés comme la lance par des "valets", puis le Graal porté par une jeune fille. L'éclat du Graal éclipse celui des vingt chandelles (nous apprendrons plus tard qu'il contient une hostie consacrée) :

 

 

"Tenant un graal de ses deux mains une demoiselle s' avançait avec les jeunes gens, belle, gracieuse et élégamment parée. Quand elle fut entrée avec le graal qu'elle tenait, il s'en dégagea une si grande clarté que les chandelles en perdirent leur éclat comme les étoiles et la lune au lever du soleil [ ...] .Le graal, qui se presentait en tête du cortège, était de l'or le plus pur et serti de toutes sortes de pierres précieuses, les plus riches et les plus rares qui soient sur terre ou dans les mers. Elles avaient, sans nul doute, plus de valeur qu'aucune autre, ces pierres qui ornaient le graal » (le Conte du Graal, p. 70).

 

Cette scène célèbre qui a frappé les successeurs et les commentateurs de Chrétien est empreinte de mystère. En dépit d'une indéniable coloration religieuse, il ne faut pas l'isoler de son contexte narratif. A la vue du cortège, Perceval, se rappelant que Gornemant de Gohort lui avait conseillé de ne pas trop parler, s'abstient de poser des questions: il assiste à la scène sans demander pourquoi la lance saigne et à qui est servi le Graal. Comme si un sort lui avait été jeté, son silence lui ferme à jamais les portes du mystère . Cet échec est une condamnation implicite de l'enseignement (anti- maternel) de Gornemant qui avait promis au chevalier la maitrise du sens par le langage et la rhétorique. Cette interprétation est confirmée le lendemain. Après qu'il a quitté le chateau désormais vide, sa cousine germaine lui révèle que c'est parce qu'il s'est detourné de la sagesse maternelle qu'il n'a pas pu parler. En même temps, elle lui révèle son nom, Perceval le Gallois (v. 3575). Son baptème coïncide donc avec son échec devant le Graal. Pourtant, sourd à la leçon de cet échec qui aurait dû le mettre en garde contre le code chevaleresque, Perceval retourne à la cour d'Arthur où Gauvain, le neveu d'Arthur, lui donne une robe qui signifie son intégration définitive dans le monde de la fiction arthurienne. Une fée aveugle et malveillante apparait ici, pour relancer le récit. Elle propose diverses quêtes aux chevaliers. A Perceval, elle rappelle son échec. C'est ainsi que Gauvain va devoir sauver une vierge pour laver son honneur, sali par l'accusation d'avoir assassiné le roi d'Escavalon. Quant à Perceval, il cherchera a découvrir la vérité de la lance et du Graal.

A ce point, le récit bifurque: il suit les aventures de Gauvain, puis, après mille quatre cents vers, insère un épisode avec Perceval, avant de revenir à la quête de Gauvain. Lorsque le récit retrouve sa trace, il y a cinq ans que Perceval erre, mettant a l'épreuve sa valeur de chevalier mais dans l'oubli total de Dieu. Pourtant, lorsque dans un désert il rencontre des pénitents qui s'apprètent à célébrer la pâque, il assiste à un sermon qui le rappelle à ses devoirs de chrétien. Les pénitents l'envoient auprès d'un ermite, un autre oncle maternel, renforçant une fois de plus le lien entre le lignage maternel de Perceval et la religion chrétienne. L'ermite lui répète les causes de son échec: "Ton pêché t'a coupé la langue", dit-il (v. 6409), en lui rappelant qu'il avait abjuré l'enseignement maternel. L'ermite révèle aussi à Perceval que son autre oncle, le Riche Roi Pêcheur, est celui à qui est servi le Graal. Il lui apprend enfin une prière qui contient les noms secrets de Dieu à n'utiliser qu'en cas de danger extrême. Apres s'être confessé, Perceval reçoit la communion et réintègre la communauté chrétienne. Alors le récit de Chrétien de Troyes quitte définitivement Perceval pour revenir à Gauvain.

Les aventures de Gauvain sont, à première vue, l'opposé de celles de Perceval: motivées par le désir de laver son honneur souillé, elles relèvent des valeurs profanes de la chevalerie. Gauvain s'oppose aussi a Perceval par son habileté rhétorique; il est accusé de "vendre ses mots", d'avoir ramené Perceval à la cour non à la suite d'un combat singulier, mais en le convainquant par des mots: "Manifestement vous avez l'art de rendre payant votre beau langage" (vv. 4384-4385). Le thème du langage mercantile reparait lorsque, à Tintagel, Gauvain est pris pour un marchand. Pour finir, le chevalier Greoras l'accuse d'etre un "fableor", un "jongleur" (vv. 8679-8680). Ainsi, à coté de Perceval resté silencieux parce qu'il a oublié le fondement originel du langage, Gauvain incarne le stade ultime de cet oubli. Le langage, tel qu'il le pratique, n'a plus de rapport avec la verite. Gauvain, qui sera accuse d'être un menteur tout au long de sa quête symbolise la part de mensonge impliquée dans l'élaboration de la fiction et dans la maitrise de la rhétorique, en particulier dans l'exploitation de la matière de Bretagne: pour les écrivains du Moyen Age, l'adjectif "breton" est souvent synonyme de "menteur". Les divers défis que Gauvain relève, chemin faisant, sont autant d'occasions de vérifier les mensonges de la fiction bretonne.

Apres avoir triomphé de différentes épreuves matérielles, Gauvain arrive à la frontière de Galvoie, pays dont le nom ressemble étrangement au sien. La borne de Galvoie n'est autre que le royaume des morts, auquel on parvient grace aux services d'un passeur qui évoque Charon, le nocher des Enfers. y règnent deux souveraines, Ygerne, la mère du roi Arthur, morte depuis quatre-vingts ans et la mère de Gauvain, morte depuis vingt ans. Le palais des Reines possède deux portes, l'une d'ivoire, l' autre d'ébène; dans le droit fil d'une tradition homérique et virgilienne familière aux ecrivains médiévaux, elles indiquent que Galvoie est aussi le pays des rêves, riche en enchantements créés par un "clerc, sage en astronomie" (v. 7458). Contrastant très fortement avec la forêt de l'enfance de Perceval, ce domaine représente l'artifice dans lequel la fiction bretonne prend sa source, au voisinage de l'inconscient et de la mort. Mais Gauvain n'a pas de peine à maîtriser ses pièges : comme l'Orphée de Gérard de Nerval, il a "deux fois vainqueur traversé l'Acheron"; il est le seul chevalier à être revenu du royaume des ombres, et bien entendu à en faire le récit. Les errances de Gauvain dans le monde celtique et païen des rêves et de la mort le placent à l'opposé de la doctrine chrétienne et du personnage de Perceval. Pourtant, le récit met en place une série de similitudes et de répétitions qui atténuent cette opposition: (1) le chateau du Roi pêcheur (dans la partie du conte consacrée à Perceval) est séparé du territoire arthurien par une rivière, comme le palais des Reines, son lieu antithétique (dans la partie consacrée a Gauvain), l'est de la borne de Galvoie; (2) le Roi pêcheur, nautonier de l'épisode de Perceval, est repris comme passeur de la frontière de Galvoie (dans l'episode de Gauvain); (3) la fascination de Perceval pour la chevalerie arthurienne se résume dans sa soif d'amitié pour Gauvain, amitié qui est emblématique de cette chevalerie. Toutes ces similitudes portent à voir dans Perceval un double de Gauvain. Il y a, en effet, un élément profondément ambigu dans le Conte du Graal, suggérant que l'écriture bretonne s'érigerait sur l'oubli des origines et de Dieu. Gauvain, miroir de Perceval, représente un art de la mort et du néant (dont le suffixe "vain" est l'écho), un art dont la vacuité se dissimule sous la splendeur de son ornementation rhétorique, l'abondance de sa décoration et la luxuriance de ses dorures. Toutes figures qui sont déjà présentes dans l'apparence du Graal avec son or serti de gemmes. Le Graal devient alors le symbole paradoxal de la littérature arthurienne dont, au premier abord, il avait semblé contredire la vacuité; il sert d'écrin à l'hostie consacrée (le signe de la transsubstantiation du Christ), suggérant ainsi que l'Eucharistie et l'ensemble de la théologie chrétienne dépendent d'un signifiant imaginaire. Le coeur secret de la rhétorique de Bretagne, enclos dans les syllabes du nom de son roi (Art-tu), est la transformation cachée mais violente d'une écriture ancrée dans le Verbe christique par une fiction antithéologique. De la à dire, plus généralement, que la littérature, même au Moyen Age, est en conflit radical avec la théologie, il n'y a qu'un pas, un pas que l'immense corpus des suites en vers et en prose né du roman de Chrétien nous invite a franchir .

 

Bibliographie :

 

Chrétien de Troyes, le Roman de Perceval, ou le Conte du Graal, ed. William Roach (Geneve, Droz, 1959)

le Conte du Graal (Perceval), trad. Jacques Ribard (Paris, Champion, 1979)

Roger Dragonetti, la Vie de la lettre au Moyen Age (le " Conte du Graal"  ) (Paris, Seuil, 1980)

Alexandre Leupin, le Graal et la Littérature (Lausanne, l' Age d'Homme, 1982)

Charles Mela, la Reine et le Graal : la conjointure dans les romans du Graal, de Chrétien de Troyes au " livre de Lancelot" (Paris, Seuil. 1984).