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Lisons les Pères de l'Eglise!

L'Ane 5, 1982

Magasin des métaphores de la littérature occidentale, les patrologies ont aussi leur clinique. 220 volumes disponibles aujourd'hui grâce aux éditions du Cerf.

Au plan pratique, une plongée dans la patristique est aujourd'hui facile: prenez le catalogue de la collection "Sources chrétiennes", aux éditions du Cerf, et choisissez ce que ce véritable saint de l'édition, l'abbé Migne, a fait seul au XIXe siècle, à savoir éditer l'ensemble des patrologies grecques et latines (220 volumes!), une équipe de spécialistes est en train de le réaliser à nouveau, en choisissant souvent de meilleurs manuscrits que ceux auxquels l'abbé avait accès, en les traduisant et en les accompagnant de notes substantielles.

Qui sont les barbares?

Mais pourquoi cet impératif? D'abord, parce que c'est beau: non seulement la patristique constitue le magasin de métaphores où toute la littérature occidentale est allée puiser ses topoï (en le sachant ou non); mais plus: il s'agit d'une beauté intrinsèque, qui ne relève pas seulement de la taxinomie et de l'accumulation du savoir (encore que la folie que serait un index général de la patrologie rendrait d'immenses services); il y a là des dizaines et des dizaines de textes qui tiennent tous seuls, écrits pendant un millénaire et demi par ces fous de l'écriture que furent les moines et les saints médiévaux.

Ensuite, la patristique, ça ne cesse de parler, de nous parler: c'est là, et nulle part ailleurs, que se sont construites les représentations du corps, les figures de la sexualité, la philosophie, la rhétorique, l'esthétique, l'éthique dont maintenant encore nous pâtissons et jouissons: voyez le parti fascinant que Klossowski, par exemple, tire de cette culture monacale. Cette évidence, trop longtemps, a malheureusement été confinée dans des discussions de spécialistes, marginalisée par un découpage absurde des disciplines et de la chronologie: comme si l'héritage du positivisme avait repris, durablement, l'exclusion de la Renaissance, qui déclara ces sources barbares et fit allègrement l'impasse sur elles, pour réinventer la culture classique (bien entendu, non sans se nourrir subrepticement de l'héritage médiéval) Il est donc temps d'ouvrir le champ de ces études à une discussion générale: certains médiévistes, conscients de cette nécessité, s'y sont employés: Zumthor, avec Raban Maur, Dragonetti et R.H. Bloch, avec Isidore de Séville, Vance avec Saint Augustin, d'autres encore; plus anciennement Curtius; du même coup, les lettres médiévales sont devenues un des champs privilégiés des humanités. On reproche souvent à Curtius d'asservir l'ensemble de la littérature occidentale à une topique médio-latine - ce qui sert surtout de prétexte facile pour mettre à l'écart sa pensée dans ce qu'elle a de plus aigu; à mon sens, son livre avait une tout autre visée: il voulait montrer la part très vivante d'une tradition méconnue, et la nécessité de l'intégrer aux plus actuels de nos débats. Relire la patristique, c'est donc le contraire d'une opération de savoir qui la cramponnerait à un horizon "objectif", à une "histoire" différente de la nôtre, à un décompte des interprétations; sa vérité ne peut surgir que d'une confrontation et d'un amour qui "vise à entrer en dialogue avec un penseur ancien et à nous rapprocher ainsi du domaine de ce qu'il faut penser." (Martin Heidegger)

Prenons l'exemple de Tertullien et soyons schématique: on peut lire le De carne Christi "historiquement" ce qui est du même trait ignorer sa véritable portée historique et réduire sa dimension textuelle à celle d'un pamphlet, ce qui donne à peu près ceci. Tertullien écrivait contre les Marcionites, qui prétendaient que le corps humain du Christ n'était qu'un simulacre, une fiction séduisante dont la divinité s'était parée; alors que, selon Marcion, Dieu, dans sa gloire, ne pouvait s'abaisser à revêtir réellement les sanies et les beautés d'une chair trop humaine. Une fois ce constat effectué, le débat est "historiquement" clos, et pourquoi s'en préoccuper, puisqu'il a disparu depuis longtemps de l'horizon de notre pensée?

Un homme d'église, un jour, me dit en effet qu'il s'agissait là de vieilleries dépassées, situées dans une polémique qui n'avait plus aujourd'hui que de maigres conséquences (et peut-être que, du point de vue de l'Eglise, il avait raison)

Au ras de la lettre

Mais engageons-nous dans le texte, au ras de sa lettre splendide, dans la belle traduction de J.-P. Mahé: "S'il n'y a pas de miracles sans l'esprit, il n'y a pas non plus de souffrances sans la chair. Si la chair du Christ est fiction, ainsi que ses souffrances (si caro cum passionibus ficta ), l'esprit est fausseté, ainsi que ses miracles. Pourquoi livrer la moitié du Christ au mensonge ? Tout en lui fut vérité. (V, 8)

Je prétends qu'en ces lignes, et en tout ce qu'elles présupposent, il n'y a rien qui ne nous parle: s'y trouvent pointés, entre autres, les rapports fondamentaux entre le simulacre (littéraire, esthétique; analytique aussi sous les espèces du phantasmata qui apparaît partout chez Tertullien), le corps et la vérité. Toute littérature, toute rhétorique, toute peinture auront désormais à se faire et à se défaire dans une telle prescription (qui ne condamne pas toute fiction, mais seules celles qui ne renverraient pas au Corps glorieux) Qui ne voit que la question du De carne Christi nous est, aujourd'hui encore, adressée, comme "une tradition qui marche en avant de nous" (Heidegger, encore), et qu'elle ouvre le débat plutôt que de le clore en un passé qui ne nous concerne presque plus? On pourrait, mille fois, répéter la démonstration; prenons Saint Augustin et la théologie apophatique: "Cette substance (Dieu) est Ineffable et ne peut être dite, vaille que vaille, à l'homme, que dans un vocabulaire emprunté aux choses de l'espace et du temps, alors qu'elle est avant tous les temps et tous les espaces" ( De Genesis ad litteram , XVI, 34). Ou encore, la formulation plus métaphorique du Pseudo Denys , dans la Hiérarchie céleste: "Maintenant donc que nous allons pénétrer dans les Ténèbres, qui est au-delà de l'intelligible, il ne s'agira même plus de concision, mais d'une cessation totale de la parole et de la pensée. Là où notre discours descendait du supérieur à l'inférieur, à mesure qu'il s'éloignait des hauteurs, son volume augmentait. Maintenant que nous remontons de l'inférieur au transcendant, le volume de nos paroles se rétrécira; au terme dernier de l'ascension, nous serons totalement muets et pleinement unis à l'Ineffable. "

Relance du désir

Dois-je ici souligner la distance et la proximité qui rapprochent et éloignent ces lignes d'un "réel comme impossible"? Nous aurions tous, écrivains, philosophes, analystes, critiques, avantage à arpenter cet espacement-là, à batailler, non seulement avec les liturgies et la patristique comme institutions, mais avec la pensée, mais avec la lettre même de leurs rhétoriques. Pour en prendre distance ou nous en rapprocher, peu importe: le fait est que nous ne pouvons plus nous dérober à l'appel de cette parole. D'autant moins qu'à lire les Pères, un soupçon nous vient: et s'ils avaient été - surtout avant le Ve siècle, par une ruse de l'histoire, au service du désir? Soupçon qui était venu à Nietzsche, lisant Tertullien, précisément; car celui-ci vantait les martyrs du cirque comme un spectacle supérieur à celui des gladiateurs s'étripant, où Nietzsche voyait une substitution caractérisée. Ecoutons-les fustiger les spectacles d'histrions, où les personnages des dieux, joués par des hommes, étaient représentés copulant avec les humains: double simulacre, mise en scène où l'imaginaire épuise l'espace du désir, vidant du même coup l'autre scène de toute signification. A ce moment, les Pères énoncent leur interdit: il semble bien qu'ils aient effectué là une relance du désir, en le contraignant à de nouveaux contournements; plus encore, ils l'ont peut-être fait renaître, en lui barrant l'accès d'un théâtre vain où il ne pouvait que s'épuiser dans la poursuite de son fantasme: conséquences immenses pour notre propre corps.