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Le Moyen Âge, p237-269, 1982
Mais, se li contes n'est faillans ... (Première continuation, V. 5581.)
L'écriture, entendue ici comme espace où quelque chose comme la "littérature" se produit, traiterait-elle avec la faille? Serait-elle en rapport avec une logique et une économie de ce qui se donne, dans le récit, comme figures du manque, de la dualité, de la coupure, de la blessure, de la décapitation, du fragment et de la mort? Négocierait-elle, à l'époque médiévale en particulier, avec une faute non prescriptible par le Pardon, dont l'emblème suréminent est le sacrifice du Christ, aussitôt comblé par le don rédempteur du Précieux Sang?
J'aimerais avancer ici quelques éléments d'une réponse, à partir, principalement, d'une lecture de la Première continuation du Perceval , mais aussi en parcourant l'amont et l'aval de ce texte selon l'axe de cette problématique: à savoir, l'ensemble du ms. B.N. fr. 12576, publié sous la dénomination T, qui contient le Perceval de Chrétien de Troyes et l'ensemble de ses quatre continuations (1); ensemble textuel dont je formule l'hypothèse qu'il est soumis à une cohérence immanente, dont la critique a, jusqu'à aujourd'hui, toujours dénié l'existence (2).
Cette cohérence, je ne l'envisage pas ici au niveau d'un vraisemblable narratif "réaliste" dont les règles ont été élaborées bien après ce début du XIII e siècle où s'écrivit l'ensemble du Conte du Graal ; elle ne se dégagera pas non plus de la reconstitution hasardeuse, en deçà du texte, d'un ou de plusieurs "auteurs" hypothétiques, d'esprit ou de style différents, propriétaires légitimes du sens de l'ouvre, et qui en justifieraient la mise en pièce; si l'unité de ces 70,000 vers existe, je crois qu'il faut la poursuivre dans la dramatisation du procès d'écriture que constituent, à différents niveaux, les fictions de cette mer de récits.
Dans la problématique de la faille, point d'entrée privilégiée, point de porche inaugural: les figures du manque, dans le récit, renvoient sans cesse de l'une à l'autre, dans un perpétuel tourniquet de substitutions; c'est donc arbitrairement que je commencerai par l'aventure de Carados dont le caractère rapporté a souvent été souligné (3).
Carados est le fruit des amours adultères de la reine Ysave de Carahet et d'un magicien, Eliavrés; les pouvoirs de celui-ci lui ont permis d'enchanter le roi Caradeus de Nantes, en substituant à son épouse légitime, successivement une lévrière, une truie, une jument; la maîtrise diabolique de la bestialitas permet au mage de se glisser dans le lit de la reine et de concevoir Carados.
Mais la science d'Eliavrés, exemplaire ( Tels enchanteres n'ert jamais , v. 3104), comporte aussi une recette magique dont les rapports avec la problématique de la faille apparaissent à l'évidence: il parvient à rejoindre la tête et le corps d'un décapité:
3112 Et par samblant trenchast la teste
A un home se lui pleüst,
Ne ja por ce nul mal n'eüst
Car maintenant le rajoinsist
Si come ele ert ains, s'il volsist.
De ce pouvoir de résurrection, qui lui permet de combler la faille entre deux fragments du corps et de les faire ainsi revivre, Eliavrés va faire un usage bien particulier; un jour, il arrive à la cour d'Artu, dont fait désormais partie Carados, et, fort de son secret de nigromance, il défie l'ensemble des chevaliers de la Table Ronde:
3356 "Rois, je vos di tot a estrous
Que s'il a çaiens chevalier
Qui la teste me puist trenchier
A un sol cop de ceste espee,
Et je me puis de la colee
Aprés resaner et garir,
Seürs puet estre et sanz falir
D'ui en un an autel reprendre
La colee, s'il l'ose atendre."
La parole du défi institue une économie en apparence équilibrée du don maléfique de la décollation (que le texte ne se fait point faute de nommer le "mauvais présent", v.3464): à celui qui tente l'épreuve, il est promis, dans le délai d'un an, semblable "récompense"; mais, bien entendu, la magie réparatrice a, dès l'origine, faussé totalement le circuit d'échange auquel la blessure est soumise.
Nul n'ose se soumettre à l'aventure, sinon Carados, qui ignore qu'il va trancher la tête de son véritable père: il croit encore être le fils légitime de Caradeus de Nantes et d'Ysave :
3404 Cil fiert si viguereusement
Que la teste voler li fist
Devant le dois, mais cilla prist
Par les treches a ses deus mains
Ausi come s'il fust toz sainz,
Si le rajoinst isnellepas.
Dès lors, Carados va vivre un an sous la menace d'une dette mortelle, qui ne peut manquer de faire retour; en effet, Eliavrés revient, et reste inflexible, malgré les supplications d'Artu et de Guenièvre, qui lui offrent tour à tour tout l'avoir du royaume, puis toutes les femmes de la cour pour épargner Carados : la dette ne peut être compensée que par la décapitation du fils. Celui-ci se soumet donc à l'épreuve, mais le mage suspend soudain son geste:
3535 Mais il n'a de ferir talent,
Ainz le prent al poing docement
Et dist: "Caradol, lieve sus.
Ne te ferai or nul mal plus,
Car trop es vaillans chevaliers
Et hardis et seürs et fiers".
C'est que, dès le début, Eliavrés n'a eu pour seule et profonde intention que de faire migrer la dette du fils à un récit: se soumettant à l'épreuve, Carados accède de fait, non à la mort par décapitation, mais à l'aléthéia, au dévoilement d'une faille peut-être plus grave encore: le secret de sa naissance; toute l'économie de la décapitation mise en place par Eliavrés visait de fait à détruire l'ascendance noble du fils, pour le faire accéder à l'énigme d'une paternité honteuse: épreuve pire que la mort, que la ruine de l'arbre généalogique. L'épreuve aura ouvert les portes à l'inavouable secret; Eliavrés poursuit:
3541 "Mais vien cha, si parole a moi
Priveement." Bien loins del roi
L'en a mené a une part.
" Tu iez mes fix, si Dix me gart,
Fait il, tot por voir le te di."
Carados a beau s'enfermer dans une dénégation farouche: il ne peut échapper au dévoilement du récit qui narre ses origines:
3553 Lors li a conté plainement
De la truie et de la jument
Et de la levriere l'afaire.
De ce qu'il fist ne se pot taire,
Ne coment od sa mere jut,
Come il li fist, com el conchut.
"Einsi, fait il, fus engerrez."
Une nouvelle fois le fils dénie la vérité du récit, en tentant de le circonscrire dans l'espace fantomal du songe:
3560 "Taisiez, ce n'est pas veritez,
Ainz samble bien fantosme et songe."
Mais il a beau faire: il ne peut empêcher que le « mauvais présent» n'atteigne irrémédiablement la paternité royale, mette à mort la noblesse du père pour lui substituer le mage et la conjonction adultère: l'ascendance en reste définitivement gangrenée.
Le récit qui a remplacé la décollation met en scène un manque si torturant que Carados n'aura de cesse qu'il ne se comble dans une vengeance réparatrice: il révélera le secret à son père putatif, et fera enfermer sa mère pour qu'elle ne puisse répéter la faute. Mais la vengeance embraye à son tour une logique du récit qui semble interminable: car la mère humiliée pressera Eliavrés de lui fournir les moyens de laver l'offense. Tout se passe comme si la faute originelle, la faille qui marque, de façon indélébile, le récit de la naissance, avait induit une économie narrative qui ne peut trouver de butée d'arrêt: de vengeance en vengeance, de corps en corps, de récit en récit, la blessure initiale migre sans fin.
Cédant aux prières d'Ysave, Eliavrés fabrique alors un serpent démoniaque ( Felon sathanas , v. 7398), qui est placé sous le signe d'une dualité constitutive: en effet, l'animal qu'il a créé avale une couleuvre:
6263 Elyavrés tot erranment
A tant fait qu'il ot un serpent
Qu'il a si forment enchanté
Qu'il en fait bien sa volenté.
Et por plus tost achevier l'oevre
A illués quise une coeluevre;
Au serpent mengier l'a fait faire.
Cette curieuse composition entre le mort (le serpent fabriqué par la magie) et le vivant (la couleuvre) va mordre Carados au bras et introduire en son corps un principe venimeux, mortel; la conjointure de l'ouvre a ici pour finalité de mettre le corps en pièces:
7468 "Amis fait il, a grant malaise
Avez ci demoré grant piece,
Por cest serpent qui si despiece
Vostre cors et met a noient."
dit Cador, son ami, à Carados, qui s'est réfugié dans un ermitage pour cacher sa "honte".
Mais, à ce processus de fragmentation destructeur, le remords de la mère va mettre fin: elle demandera à Eliavrés le moyen de guérir son fils.
Cependant, la faille, une nouvelle fois, ne peut se combler que d'un déplacement migratoire, et non d'un effacement radical: car le serpent passe du bras de Carados, placé dans un tonneau empli de vinaigre, au sein de son amie Guignier, plongée dans une cuve de lait. La blessure ne disparaît jamais; si Cador, qui est aussi le frère de Guignier, coupe la tête du serpent au moment où celui-ci quitte le corps de Carados, du même coup, il tranche le téton de l'amie:
7940 Lors en fiert le serpent de plain
Si que la teste li colpa.
Et sa seror a cel cop a
Le bout de la tete colpee
Que li serpens ot engoulee.
Atout la teste serpentine
Trencha le bout de la tetine,
Mais la guivre a terre chaï
Et Cadors molt bien l'envaï
Si l'a par pieces detrenchié;
Ensi a Caradot vengié.
Le serpent est mis en pièces: vengeance qui compense enfin la blessure de Carados; mais, à son tour, le corps de Guignier porte la trace d'un manque dont l'origine remonte à la naissance honteuse de son ami. Car, ici, le jeu du signifiant est loin d'être gratuit: l'équivalence teste (= tête) / tete (= téton), à un S serpentin près, qui tombe du coup que lui porte Cador, opère le report de la dernière blessure de la série (celle qui marque le sein de Guignier) à la première, celle qui avait embrayé tout l'épisode: à savoir, la décollation de la teste du père véritable; la faille, dans l'espace signifiant du récit, institue une migration circulaire et sans fin.
Quant à Carados, une trace du manque, une ensaigne, reste irrémédiablement inscrite sur son propre corps:
7997 Mais tant d'ensaigne en lui remist
Que la endroit ou il le prist,
Vos di je bien que il ot l'os
Bien deus tans que aillors mains gros.
Mais, à cette diminution de moitié du bras, une fondamentale compensation est offerte: le nom du héros s'en allonge:
8001 Et por la menreté du bras
Ot a non Carados Briebras,
Car li lius del serpent i pert,
Mais por ce pas plus febles n'ert.
Plus bas, le texte y insiste:
8194 Ainc puis ne pot garir si bien
Del bras que ne l'eüst mains gros
De l'autre assez, bien dire l'os.
Por che que il li fu sechiez
Et un petitet acorchiez,
Ot a non Karados Briesbras.
Si donc la faille reste, à jamais, marquée sur le corps du fils, au titre d'une ensaigne qui renvoie au récit d'une origine dévoyée, la langue, et elle seule, vient la rémunérer: comme si la nomination poétique ne pouvait se fonder que du comblement langagier du manque, le reconduisant dans le signifié (le bras est raccourci), mais le magnifiant dans le signifiant (le nom s'en allonge). On ne peut manquer de penser ici à ce passage du Couronnement Louis (4), où Guillaume d'Orange, non sans une superbia bien païenne, se baptise lui-même, compensant le raccourcissement de son nez par l'allongement de son nom:
1159 "Oi", fait il, "la merci Deu del ciel,
Mais que mon nes ai un pou acorcié;
Bien sai mes nons en sera alongiez."
Li cuens mëismes s'est iluec baptisiez:
"Des ore mais, qui mei aime et tient chier,
Trestuit m'apelent, Franceis et Berruier,
Conte Guillelme al Cort Nes le guerrier."
Onc puis cel nom ne li pot on changier.
On sait que le corps de Guignier, lui aussi, conserve la trace de la migration de la blessure; une compensation analogue lui en sera offerte, par l'entremise d'un autre magicien, Aalardin.
Dans la Première continuation, celui-ci apparaît nettement comme le maître et seigneur d'un espace privilégié où règnent deux arts: celui de la musique et celui de l'écriture. Sur sa tente, un aigle creux -autre figure du manque, ici nécessaire au déploiement du chant -symbolise la maîtrise de Musica :
4043 L'aigle d'or par deseure estoit;
Les eles tendues avoit
Ausi com se deüst voler;
Merveilles le sot bien doler
Qui le fist, car crués ert dedens,
Si que quant s'i feroit li vens
Dont oissiez grant melodie
Que ne sai que plus vos en die;
Mais bien sachiez, pas ne vos ment
N'escoutissiez nul estrument
De tot le mont plus volentiers.
Seigneurie des récits et de l'écriture, ensuite: car la tente contient l'ensemble des contes et des aventures qui courent de par le monde:
4059 Li trez estoit de bougueran;
Ne quit que des le tans Adan
Fust mais nus plus riches veüs.
Ainc biax contes ne fu seüs,
Ne bele aventure onques dite,
Qui tote ne fust ens escripte.
La musique produite par l'automate et la figuration silencieuse de tous les récits de la terre se trouvent rassemblées en un troisième emblème: une image de harpeur ne cesse de vocaliser un lai breton:
4127 la nule fois n'eüst sejor
De harper par nuit et par jor.
Mais tant i ot devision
Ja le Lai de l'Alerion
Por nul chose ne notast
Se li sires nel comandast.
Par ailleurs, Aalardin, digne en tous points des mages arthuriens, possède l'art du guérisseur: maîtrise du pharmakon, de l'écriture, de la musique sont ici indissociables: toutes trois se trouveront engagées dans la guérison de Guignier. Car il possède un écu aux propriétés thaumaturgiques :
8428 Valt miex li ors, mien escient,
De la bocle de cest eschu
Qu'autre ors, qu'il a si grant vertu:
S'uns chevaliers avoit trenchié
Del nez de lui l'une moitié,
De l'or i meist autretant.
Grâce au bouclier magique, Carados va pouvoir guérir son amie:
8457 Caradeus la mamele esgarde;
Tot maintenant, plus n'i atarde,
Le pomel de la bocle prist
Malt soavet isnell'assist
Sor la plaie sans plus atendre.
A la char qui ert blanche et tendre
S'ajoinst li ors tot maintenant,
Et si devint d' outel samblant
Come ele ançois esté avoit.
Ce n'est plus la langue qui vient ici combler le manque, mais une ars magica qui opère un curieux alliage entre le mort (l'or) et le vivant (la chair de Guignier) : conjointure nouvelle qui renvoie cependant elle aussi, par l'intermédiaire du pharmakon d'Aalardin, à l'écriture et à la musique dont il est l'emblème textuel.
Toutefois, si la blessure migre (quant à Carados), si elle se referme (quant à Guignier), le corps en conserve toujours la trace, l'enseigne repérable, comme si l'inavouable secret de la naissance, le récit faillant des origines, était ineffaçable.
Carados le sait bien, qui demande à Guignier de voiler à tout jamais la conjointure qui se remarque sur le sein de celle qui est devenue sa femme - et ceci sous couvert de préserver la fidélité maritale, qui est ici figure restitutive de l'adultère d'où il tient lui-même son origine:
8468 "Dame, tant cam nus nel sara
Que vos d'or aiez la mamele,
Tant sarai je, amie bele,
Que vos ne m'arés mesfait de rien. [ ...]
Parmi le pis vos faisserez
D'une bendes que vos ferez,
Que ja mais tresse ne pucele
Que vos aiez, ne damoisele,
Ne vos aidera a faissier
Ne au lever ne au couchier.
Je vos desfaisserai la nuit
Par grant amour et par deduit,
Et refaisserai au matin
Malt doucement et de cuer fin."
Ce n'est pas seulement de la vertu de son épouse que le mari légitime s'assure ainsi, dans ce mouvement de recouvrement du secret; mais, plus profondément, il opère le revoilement d'une faille qui, à travers divers avatars narratifs, désigne le secret honteux de sa naissance. Ni la langue, ni l'art, ni le voile n'auront donc comblé le manque originel: ils l'ont certes transmué ou rémunéré; mais, loin d'être effacé, le secret infamant reste toujours gravé quelque part, et donc toujours susceptible d'être à nouveau dévoilé: l'écriture reconduit la faille à l'infini. Il faut donc envisager le rapport qu'elles entretiennent l'une à l'autre non seulement dans la rémunération jubilatoire du signifiant, mais aussi, simultanément, dans une reconduction de la béance, qui font, ensemble, que cette dernière laisse des ensaignes.
Cet épisode, dans lequel se clôt, provisoirement, la Première continuation, a souvent été lui aussi considéré comme une pièce surajoutée, un conte quasi indépendant de l'ensemble du récit (5); j'aimerais lui restituer ici sa place dans l'économie générale du texte, à la lumière toujours de la problématique de la faille.
Le récit s'agence selon une technique narrative complexe, digne du roman moderne, avec anticipations narratives, ou prolepses, et «flash-back» rétrospectifs, ou analepses (6). Une nuit de tempête, Artu ne peut dormir -insomnie qui est une merveilleuse illustration de l'attente de l'aventure, du désir narratif:
14122 Si vus di bien veraiement
Li airs ert por la grant calor
Comeüs en grant tenebror,
Si ne puet pas li rois dormir.
La tempête s'apaise. De la mer,
Artu voit venir vers le château un cygne (qui est aussi signe infaillible que l'aventure va commencer); l'oiseau tire une petite barque:
14144 Le mal tans vit qui trespassa
Et la nuis vint et nete et pure
Qui molt avoit esté obscure.
N'ot pas iluec granment esté,
Quant a veü une clarté
Loins en la mer, qui resambloit
Une estoile et vers lui venoit;
Si s'esmerveilloit durement
Que vers lui vient si droitement.
(...)Lors va avant, si a veü
Li rois que che uns chalans fu
De riches porpres bien bendez;
Desor ert toz encortinez.
Mais n'i ont veü rien vivant
Fors un chisne qui vient devant
Qui le calant atrainoit.
Le cygne, seule chose vivante, donne de la voix, comme pour anticiper une plainte qui, nous le verrons, a sa trace dans l'écriture:
14175 Adont comencha a crier
Li chisnes fort et haut et cler.
Estrangement s'en merveilla
Li rois...
Car la nef transporte un cadavre, qui est lui-même porteur d'une lettre; celle-ci expose la requête du mort: il réclame vengeance au roi Artu - comme si le motif de la vendetta, figure du manque, était, d'une certaine manière, nécessaire à embrayer la navigation du récit: nous ne sommes pas loin de ce qui se passe dans l'épisode de Carados :
14230 "Rois, cis cors fu rois qui ci gist.
Avant que fust mors te requist
Que tu le laissasses ester
Enmi te sale, et demorer
Le trous qu'il a parmi le cors.
Quant le fer en ara trait fors
Tout ausi soit icil honnis
Et de son cors avilenis
Que Guerrehés fu el vergier,
Qui le troz osera sachier,
Se celui ne fiert autresi
Qui parmi le cors le feri,
Et par icelliu droitement
Et de cel fer meismement.
(...)
Se li tros ne li est ostez
Ainçois que li ans soit passez,
Si le porrez faire enterrer,
Que ja puis n'en orrez parler.
S'il est vengiez, bien ert seü
En vostre cort quels hom il fu,
Dont il ert et de quel pais,
Et come il fu a tort ocis."
A plusieurs niveaux, l'écriture du bref est comme trouée, incomplète, défaillante, mettant en scène le manque; tout d'abord, bien entendu, en réclamant une impossible vengeance: frapper un meurtrier inconnu, que la lettre se garde bien de nommer, et cela avec l'arme même du crime, et de plus à l'endroit exact où le cadavre royal a été touché; ensuite, en décrivant la fragmentation de la lance, dont il ne reste qu'un troz, un tronçon dont nous verrons plus loin l'importance narrative; encore, en procédant à une prolepse: la lettre fait allusion à un événement qui, selon la chronologie de la fiction, a déjà eu lieu, mais que la narration n'a pas encore raconté: l'anticipation, ici, creuse dans le récit un manque qui réclame d'être complété (7); mais surtout, en dernière analyse, parce que la restitution vengeresse est la clé, comme dans le cas de Carados, d'un récit sur les origines du roi mort. La blessure du mort et la "honte du verger" n'auront été que les métaphoriques figures d'une béance qui fragmente le récit lui-même.
Artu, c'est sa passion principale, on le sait, est affamé de récits. Il recachète la lettre et, feignant l'ignorance, il expose le cadavre dans le palais, à seule fin que l'un des compagnons de la Table Ronde achève l'aventure et comble ainsi, du même trait, tous les manques que postule le bref, y compris et surtout, l'incomplétude qui affecte le récit lui-même. Mais les Arthuriens se dérobent; l'accomplissement de l'aventure leur paraît impossible. Seul Guerrehet, neveu du roi, va se désigner involontairement comme héros de cette quête improbable. Passant près du cadavre, il en arrache par mégarde le tronçon de lance:
14948 A un de ses dois acrocha
Une esquerde si que del cors
Sali li troz et li fers fors,
Voiant toz les bons chevaliers.
Avant de retrouver le meurtrier inconnu et de venger le roi, Guerrehet opère une nécessaire conjointure: au fer de lance qui doit frapper l'assassin, il unit une nouvelle hampe:
14981 Com hom de grant ire escauffez,
Atot le fer s'en est alez
A son ostel tot maintenant,
Et dist qu'en li aport errant
Ses lances. On li aporta.
En la plus grosse qu'il trova
Fist le fer tantost asseoir,
Sel ferma si ne pot caoir.
Tout se passe comme si le récit troué réclamait, pour donner enfin accès à son intégralité, la réunion préalable de deux fragments qui préfigurent sa propre totalisation. Guerrehet réussira l'épreuve impossible, tuant le meurtrier et rétablissant du même coup son honneur perdu dans le verger. Revenant à la cour d'Artu, c'est la place du mort qu'il prend, sur la barque tirée par le cygne:
15198 Ens en mi le calant estoit
Que li chisnes i amena
A l'autre fois et ariva.
Mais la récompense de l'exploit ne consiste pas seulement dans la vengeance et dans l'effacement de la "honte du verger": c'est aussi, une fois encore, un récit. Car le neveu d'Artu est accompagné d'une pucelle, qui va satisfaire au pacte narratif instauré par la lettre: le texte inachevé se complète, le roi est nommé, l'histoire de sa naissance est narrée à Artu et à la cour:
15267 "Ci gist mors li rois Brangemors.
Ainc ne nasqui nus miudres cors
Que fu li suens; rendez le nos,
S'en ferez maint home joious.
Sire, Guingemors l'engenra
En une fee qu'il trova."
La conjointure du fer et de la lance aura donc eu pour effet majeur de rassembler les fragments épars de la narration : l'unité de l'écriture semble ici définitive, nul suspens de la faille ne paraît devoir la menacer, au contraire de ce qui se passait avec Carados.
Mais ce serait oublier, tout d'abord, que, sous couvert de narrer l'origine de Brangemor, le récit de la pucelle reconduit une dualité symbolique, qui peut être interprétée à deux niveaux: celle qui sépare le monde des hommes de celui des fées, et aussi celui des mortels des dieux immortels: le roi est le fruit d'une conjonction entre le mort et le vivant:
15281 Morteus estoit de par le pere,
Mais si n'ert pas de par le mere.
Ce serait oublier surtout que, nécessairement, la vengeance accomplie par Guerrehet a fait une nouvelle victime, portant au milieu de son corps un menaçant fragment de lance. La pucelle l'en avait averti; à aucun prix, le tronçon ne devait être retiré du cadavre:
15129 Le fer en voloit traire hors,
Et la pucele li dist lors:
"Biax sire chiers, en pais estez;
Car s'il en ert trais ne ostez,
la serïés toz detrenchiés.
Il ne puet pas estre vengiés
Tant que dedens le cors l'ara."
Ainsi, la menace de division et de mort ( detrencher ) reste suspendue sur la tête de Guerrehet, induisant, par le biais du troz (qu'il faut entendre ici dans sa richesse signifiante: tronçon qui métaphorise un récit fragmenté, et trou qui en reconduit l'économie, opérateur de la blessure narrative et résultat du coup tout ensemble) la logique d'une narration illimitée, faisant revenir, sans avoir de cesse, le manque, dans une vengeance toujours à accomplir: ce n'est pas par hasard que, revenant de l'Autre Monde, Guerrehet a occupé la place du mort.
Tout comme dans l'épisode de Carados, la continuation ne fait ici que feindre la totalisation: pour mieux reconduire, en la dissimulant, une béance narrative fondamentale, qui relance à l'infini une écriture toujours déjà faillie.
La relation structurelle que l'écriture entretient avec le manque ne s'indique cependant nulle part mieux qu'en ce lieu privilégié qu'est le château du Graal.
Dans le manuscrit T, Gauvain visite par deux fois la demeure du Riche Roi Pêcheur (8); lors de la première rencontre, un élément s'additionne à la figuration du cortège telle que l'avait décrite Chrétien de Troyes: un cadavre repose dans un cercueil, soutenant - à l'instar du roi Brangemorun objet brisé; cependant, cette fois, les deux fragments de l'arme sont là. A qui ignorerait la brisure, l'épée apparaît dans la fiction d'une unité:
1378 Et desuer le paile au defors
Avoit une espee couchie
Qui par miliu ert pechoïe,
Mais a malaise ert percheüe,
Se ce ne fust chose seüe,
Qu'ele ne samblast tote entiere.
Or, ressouder les deux parties de l'épée est devenu, dans les continuations, en supplément des fameuses questions, la condition sine qua non de l'accès au récit le plus important, à l'énigme que quêtent, tout au long des 70.000 vers, Perceval et Gauvain : non seulement au voir, à la vérité et à la senefiance du Graal et de la Lance, mais aussi et surtout à l'histoire de son origine qui les constitue toutes deux - car la "signification" du Graal (si tant est qu'elle puisse être un jour atteinte) ne se donne jamais dans une prédication simple ("le Graal est telle ou telle chose") ou dans une équivalence symbolique univoque, mais toujours dans et par l'organisation signifiante d'un récit, qui en instaure le sens. Le Roi Mehaignié indique à Gauvain :
1447 "Se vos faites cest brant reprendre,
Et l'une pieche a l'autre prendre,
Si qu'ele resoit tote entiere,
Dont porrez savoir de la biere
Et du Graal et de la lance
Le voir et la senefiance,
Et por coi la pucele pleure."
Gauvain reconstitue alors l'arme; mais il n'est parvenu qu'à une illusion de con jointure : à peine ébranlées, les deux pièces se séparent à nouveau:
1454 Les pieces sanz point de demeure
Prent Gavains et les met ensamble,
Si que bien avindrent ensamble
Si com celes qui d'un estoient.
Et trestot cil qui le veoient
Cuidoient qu'ele fust rejointe.
Lors dist li sires."De la pointe
Prenez le brant, et puis sachiez.
Se l'un de l'autre n'esrachiez,
Adont vos dirai sanz doutance
Et du Graal et de la lance
Et de la biere l'aventure
Et la verité tote pure."
La fragmentation renouvelée relance - explicitement cette fois-ci - le récit, en tant qu'il est dépecé, mis en pièces, voué à l'éparpillement; Gauvain devra encore longuement quêter jusqu'à atteindre à la totalité de cette énigme qui toujours se dérobe; les pièces de l'ouvre restent inaccessibles en tant que complétude et vérité:
1470 Fait li sires... "N'avez tant fait
D'armes encore que le voir
Puissiez de ceste oevre savoir."
On pourrait prétendre que le suspens ici se dédouble: car Gauvain n'entend plus ce que lui dit le Roi Mehaignié, il s'abîme dans un profond sommeil -figure inverse de l'insomnie d'Artu à l'orée de l'épisode de Guerrehet; paradoxalement, c'est l'intensité de son écoute, de son désir narratif, qui le plonge dans le sommeil:
1481 Entruesque cil ensi parloit
Mesire Gavains escoutoit,
Et entent tant a sa parole
Et a che dont ill' aparole
Qu'il s'est endormis sor le table.
Le lendemain, il se réveille; le château du Graal a disparu, un marais l'a remplacé: le quêteur n'a, en définitive, que rêvé l'objet de son désir:
1490 Ensi s'endormi fermement
Dusqu'al demain qu'il s'esveilla.
Et de ce molt se merveilla,
Car il se trove en un marois.
Lors de la deuxième visite de Gauvain au château du Graal, le récit se dérobe une fois encore; mais si l'échec se répète, ce n'est pas sans produire une différence: le neveu d'Artu aura eu le temps de poser les questions, malgré sa fatigue - mais celles-ci ne concernent que la lance, le cadavre et l'épée, et non le Graal:
13435 Mesire Gavains ot veillié
Le nuit devant et traveillié,
Si ot grant talent de dormir;
Et molt greignor avoit d'oïr
Des merveilles, si s'esforça
De veillier et si demanda
De ce dont il ert en doutance.
Le mystère se dévoile alors, partiellement; avec complaisance, le Roi narre l'origine de la Lance qui saigne, qui est celle de Longin. Mais ni Gauvain, ni le lecteur n'en sauront plus. Quand le Roi en arrive à l'épée, il s'aperçoit que Gauvain s'est, une nouvelle fois, endormi; immédiatement, il stoppe le récit, faute d'auditeur:
13513 Atant comencha a plorer
Et en plorant a reconter
La verité que il bien sot.
En che que il comencié l'ot,
Vit monseignor Gavain dormir,
Si nel volt mie resperir,
Ains laist a itant le conter
Et si le laisse reposer.
Le sommeil est ici figure symbolique évidente d'un manque: celui du péché, qui vient relayer l'impuissance de Gauvain à ressouder les deux parties de l'épée; ses conséquences sont identiques: le récit le plus originaire, celui en vertu duquel la quête narrative a été un jour embrayée, se suspend une nouvelle fois, renvoyé à son incomplétude.
La fiction dramatise, réflexivement, le fonctionnement même de son écriture, à travers les trois figures de la fragmentation et de l'unité que nous avons poursuivie dans les épisodes de Carados, de Guerrehet, et des visites de Gauvain au château du Graal; car tout d'abord, le récit ne se continue qu'à une fondamentale condition: reconduire sans cesse, quelque part, une béance incontournable qui, à se combler, prononcerait du même trait son arrêt de mort.
Plus: on pourrait croire qu'il y a, dans la manière dont l'écriture traite avec le manque, quelque illustration métaphorique de l'art même du continuateur, de tout continuateur, peut-on même prétendre; et ceci, avec une spécificité et une pertinence remarquables: car la tâche de l'interpolateur n'est-elle pas d'ajouter au récit premier, inachevé, de conjoindre au fragment inaugural, une suite, qui doit, malgré son caractère rapporté, dissimuler aussi bien que possible -tout en la dévoilant, comme l'épée brisée -la fracture qui à la fois l'unit et la sépare de la première pièce du conte?
A suivre la trace de l'arme brisée, non seulement dans la Première continuation, mais en amont et en aval de celle-ci (dans le Perceval de Chrétien; dans les Continuations de Wauchier de Denain, de Gerbert de Montreuil, de Manessier, selon l'état du texte que nous livre le manuscrit T), on s'aperçoit vite que l'ensemble de la fiction métaphorise, avec obstination, lucidité et cohérence, une réflexion sur l'art d'écrire qui la constitue.
A commencer par le Perce val de Chrétien; est-il par ailleurs nécessaire de rappeler que la poétique du romancier champenois implique une réflexion sur le fragment et la totalité, comme nous l'indique le prologue d'Erec et Enide (9) :
13 Et tret d'un conte d'avanture
Une molt bele conjointure
Par qu'an puet prover et savoir
Que cil ne fait mie savoir
Qui s'escïence n'abandone
Tant con Dex la grasce l'an done :
D'Erec, le fil Lac, est li contes
Que devant rois et devant contes
Depecier et corronpre suelent
Cil qui de conter vivre vuelent.
Or, la problématique de la faille se trouve engagée, non dans la seule Première continuation, mais dès le Perceval : au château du Graal, le héros reçoit, des mains du Riche Roi Pêcheur, une épée couverte d'une écriture qui désigne son origine, le « signataire » des lettres que porte la lame et son lieu de fabrication:
3135 Et il l'a bien demie traite,
Si vit bien ou ele fu faite,
Car en l'espee estoit escrit.
Écriture des origines -origine de l'écriture -qui se présente en première analyse dans la réflexivité d'une métaphorique totalité; mais la menace de la mise en pièces est aussi signifiée par l'inscription:
3138 Et avec che encore i vit
Qu'ele estoit de si bon achier
Que ja ne porroit depechier,
Fors que par un tot seul peril
Que nus ne savoit fors que cil
Qui l'avoit forgie et tempree.
La menace de la fragmentation ne tardera pas à être actualisée; au premier combat, elle se brisera en deux:
3926 dAmont sor son elme d'acier,
Un si grant cop l'en a feru
Qu'il a en deus pieces rompu
Le bon brant al Roi Pescheor.
Perceval prend bien soin de recueillir les pièces :
3926 qet s'a toutes les pieces prises
De l'autre et el fuerre remises.
Désormais, l'épée ne peut plus prétendre à métaphoriser la totalité d'une écriture: elle n'en est plus que l'image en pièces, dispersée dans la synecdoque, postulant du même trait sa réunification.
Je n'irais pas pour autant jusqu'à assimiler l'épée brisée de Perceval avec celle que Gauvain échoue à ressouder: au contraire, il faut voir qu'ici le symbole lui-même est soumis à un incessant principe de dédoublement, où se marque, de façon impérative, la logique de la faille (10).
Quoi qu'il en soit, le rapport de l'écriture à la béance séparatrice est maintenu, avec une remarquable stabilité, dans la Deuxième continuation , et le point de capiton en est toujours la figure de l'épée; à son tour, Perceval doit rejoindre les deux fragments de l'arme - quelle qu'elle soit - pour atteindre à la fois aux secrets du Graal et au conte qui, inséparablement, les structures comme récit; le Roi Mehaignié, avec une inlassable patience, le lui répète:
32530 "Et vez ci devant vos l'espee,
Si vos pri que vos la preigniez
Et les deus pieces rejoigniez.
Puis vos conterai la novelle
Dou chevalier de la chapelle,
Et aprés dou riche Graal
Et de la lance au fer roial,
Et de tout ce que vos vorroiz.
J a mar de riens en douteroiz,
Que vos n'oiés les avantures
Qui ont esté crïeus et dures
Et pesanz et desmesurees."
Pour la première fois dans le roman du Graal, Perceval opère la métaphorique conjointure des deux pièces d'écriture:
32550 Les pieces prist a rajoster,
L'une a l'autre delivremant,
Et li aciers ansamble prant
Si bellemant et si a droit
Que lou jor qu'elle faite estoit
Ne sambla estre plus novelle
Ne miauz forbie ne plus belle.
Cependant, bien que par la nouvelle soudure, l'épée semble reconduite à l'état qui fut le sien le jour même de sa fabrication, une petite ensaigne de la faille reste marquée sur la lame -imperfection minime, mais dont nous allons bientôt constater les conséquences capitales:
32557 Mais que tot droit an la jointure
Fu remese une creveüre
Petitete, non mie granz.
Car, de la creveüre petitete,
Gerbert, dit de Montreuil, prend en effet explicitement prétexte pour différer, une nouvelle fois, le dévoilement du récit fondamental au chevalier élu, alors que certains manuscrits (par ex. le B.N. fr. 12577) estiment que Perceval, en ressoudant l'épée, même imparfaitement, a réussi l'épreuve, et transcrivent à cet endroit, directement, la Quatrième continuation. Pour le ms T, il en va tout autrement; la brèche qui marque la lame lui permet d'insérer la continuation de Gerbert. C'est le Roi Mehaignié qui va annoncer ce nouveau délai narratif au quêteur:
15 "Mais du Graal ne di je point
Ne de la Lance qu'en cest point
En doiez savoir le secré :
N'avez pas bien servi a gré
Celui par cui vous le sarois
Dusque a che que tant fait arois
Que li osque de ceste espee,
Qui samble estre a cysel colpee,
Soit par vos mains soldee et jointe; ( ...)
Et sachiez bien tot sanz doutance
Que, se cha poez revenir,
Assez tost porroit avenir
Que l'osque porriez asalder,
Et lors si porriez demander
Et del Graal et de la Lance,
Et sachiez bien tout alliance
Qu'adont savrez la verté fine,
Les secrez et l'oevre devine."
Lorsque autorise donc Gerbert à y engouffrer les "17.000 vers de la Troisième continuation, à la fois très concrètement (11) et aussi selon une interprétation métaphorique: car, ici encore c'est l'économie de la faille qui est en jeu dans l'écriture "continuative" (12) qui sans cesse reconduit son propre manque.
Avec une grande cohérence, la Troisième continuation se clôt dans une soudure enfin parfaite, qui résiste à tous les chocs que Perceval imprime à l'épée:
17059 Perchevax dit qu'ill'otroit,
Et s'en vint a 1'espee droit
Si l'a prise sanz coarder,
Si le comenche a regarder,.
L'osque voit ens, molt li an oie,
Sa main de chief en chief convoie,
Sans contredit et sanz defois;
Lors le bransloie .IIII. fois
Si fort qu'a poi qu'il ne l'a fraite.
Adonques fu l'osque refaite,
Si bien et si bel 1'a rejointe.
Le Roi Mehaignié peut alors annoncer le dévoilement du récit fondamental:
17076 "Amis, fait il, la vostre paine
Avez vous bien guerredonee,
Quant Diex vous a l'onor donee
Que dignes estes de savoir
De ces affaires tot le voir."
Dès lors, Gerbert se contente de répéter, pratiquement mot à mot, les derniers vers de la Deuxième continuation, par lesquels il avait inauguré son propre récit; à ce redoublement près, la fracture produite par le continuateur/interpolateur est presque invisible: la dernière continuation, celle de Manessier, peut commencer (se raccordant indifféremment, selon la tradition manuscrite, soit à la fin de la deuxième, soit à la fin de la troisième: l'artifice répétitif de Gerbert permettait l'une ou l'autre solution).
Ainsi, l'épée présente enfin une lame parfaitement lisse, qui a, à proprement parler, absorbé, sous la fiction retrouvée de son unité, toutes les figures de la brisure qui affectaient le travail même de l'écriture "continuative".
Il ne faut pas déprécier ici l'opération interpolatrice de Gerbert, comme les philologues ont l'habitude de le faire, ayant dans l'esprit le mythe du texte « original », « authentique » : car tout démontre que le troisième continuateur a profondément médité la problématique de la faille, et ceci, à nouveau, à travers une métaphorique de l'épée brisée.
Au cours de ses errances, Perceval parvient aux portes du Paradis terrestre. Voulant à tout prix y pénétrer, il en frappe l'huis de son arme, qui ne manque pas de s'y briser:
168 Maintenant sans point de respit
Trait le brant d'acier que il porte,
Del pomel feri a la porte,
Mais al tierç cop que il i done
Si durement esclistre et tone
Qu'il samble que li siecles fine;
L'espee qui fu d'acier fine
Li brise en deus pieces par mi.
Perchevaus forment se grami
Quant voit s'espee en deux brisiee
Qui molt estoit bone et prisiee :
A terre en gisoit une piece.
Nul rapport, à première vue, entre cette nouvelle fracture et l'épée d'écriture qui donne accès à l'histoire du Graal hormis le redoublement du principe duel; mais le résultat de cette impatience de mauvais aloi est, explicitement, d'allonger l'errance du quêteur, et donc le récit lui-même; c'est le portier du Paradis qui le précise à l'intention de Perceval :
192 "Vos brans a mestier de refaire,
Car je le voi brisié par mi;
Set ans entirs et un demi
En avez alongié vo paine
De veoir la Lance qui saine."
Une nouvelle fois, à répéter la faille, l'écriture se donne la possibilité compensatoire -positivité née du négatif de s'allonger, selon les préceptes des Arts poétiques médiévaux (13), pour lesquels l'amplification était l'un des préceptes cardinaux; comme pour Carados, la rémunération est ici langagière, mais elle emporte, de plus, tout un espace narratif. La restitution de l'unité aura lieu dans la Troisième Continuation : en effet, Gerbert remet en scène un personnage du Perceval de Chrétien, Tribouet, ou Trébuchet (nom, lui aussi, connotant le manque: il est celui dont la marche est mal assurée; figure, en quelque sorte, du divin boiteux qu'est Vulcain); ce dernier n'est autre que le forgeron qui a fabriqué et trempé l'épée que Perceval a reçue du Riche Roi Pêcheur, et qui s'est presque immédiatement brisée dans le combat contre l'Orgueilleux de la Lande (14).
Le héros parvient à Cothoatre, où vit l'artifex; après avoir abattu deux serpents démoniaques qui surveillent l'entrée de son château, il demande à Trébuchet de ressouder l'arme. Le forgeron accède à sa demande. Conjoignant les deux fragments, il prend soin de reconstituer l'inscription du brant, en réécrivant la lettre -réfection qui est l'opération même de l'écriture "continuative":
869 Et cil qui n'estoit mie fols
Sosfle le fu a deus grans fals
Qui onques nul jor ne fina.
Les pieces prist et affina.
Si la reforgie si bien
Que onques n'i parut de rien
Que ele eüst esté brisiee;
L'espee qui tant fu prisiee
Bien brunist et refait la letre. (Je souligne.)
On l'aura deviné, le forgeron est ici figure de l'écrivain; et ceci, non seulement en vertu d'une longue tradition topique dont Alain de Lille et le Roman de la Rose conservent les échos (15), mais parce qu'il détient le feu inspirateur et l'ars nécessaire à la reconstitution du fragment comme unité: il est le symbole de celui qui ne dépièce pas les contes, de ces mauvais jongleurs que stigmatisait Chrétien de Troyes, mais au contraire, il " en trait une moult bele conjointure "; par quoi Gauvain et Perceval, affrontés à l'épreuve de l'épée du Graal, apparaissent eux aussi comme métaphores de l'écrivain à la poursuite de l'achèvement du récit: écrivains défaillants, certes, jusqu'à ce que l'arme ait été recomposée.
C'est la parole de Keu qui nous permet cette analogie; parole ironique, mais dont le gab contient toujours, soit par inversion, soit directement, une part de vérité qui est comme l'envers du discours officiel tenu par la cour:
1288 Kieus, qui l'ot, dit a Percheval:
"Malvaisement forgier savez.
Sire, tel queste empris avez
Ou vous, je quit, lairez le pel."
Mais revenons à Trébuchet. Le faber d'épées et de récits, aussitôt l'écriture reconstituée, en payera immédiatement le dû incontournable: le prix de la nouvelle totalité, enfin indestructible, est en effet la mort de celui qui l'a fabriquée. Une demoiselle l'avait annoncé à Perceval :
565 "Ne cil ainc puis ne volt forgier :
Qui li donast plain un forgier
D'or fin, ne forjast il noient,
Que il set bien a escient,
Quant il celi faite ravra
Que molt petit aprés vivra."
Le forgeron/écrivain en est lui-même fort conscient; sa tâche accomplie, il déclare au quêteur:
886 "Mais tant vous puis je bien dire ore
Que je ne porrai gaires vivre."
En effet, dès que Perceval quitte Cothoatre, son épée refourbie à la main, Trébuchet passe de vie à trépas:
904 Mais n'ot mie molt eslongié
Le chastel, quant il ot les cloches
Soner par totes les parroches,
Car Trebuchés fenis estoit
Qui s'espee refaite avoit
Qui bone ert et trenchans et dure.
Qu'est-ce à dire de ce glas que sonne le récit de celui qui a réussi à faire obstacle, un instant, à son principe fondamental de division? Qu'est-ce à dire de cette économie narrative qui confronte la métaphore de l'écrivain à la figure la plus radicale du manque, la mort, dès lors qu'il a opéré la conjointure du conte en pièces?
Point de meilleure illustration, à mon sens, de cette nécessité absolument indépassable qui contraint le texte à sans cesse reconduire la faille que cette inscription, dans la fiction, de la mort de l'écrivain: car, de fait, à mettre ensemble les fragments, à combler la brisure, c'est l'arrêt de mort du récit lui-même qui se signifie dans l'écriture.
Mais, dira-t-on, après la mort de Trébuchet, le récit continue: c'est que, tout d'abord, le roman a réservé, de par l'épée du Graal, une autre brèche que Perceval doit combler pour mener à fin la narration; c'est que, ensuite, le forgeron ne figure qu'une mise en abyme synecdochique d'un procès d'écriture plus large qui l'englobe; c'est que, enfin, Gerbert de Montreuil lui-même écrit à partir de l'inscription textuelle d'une autre mort, car la reprise d'écriture du continuateur s'inaugure exactement de la mort fictive de l'autre du poète:
6984 Ce nous dist Crestiens de Troie
Qui de Percheval comencha,
Mais la mors qui l'adevancha
Ne li laissa pas traire affin.
( ...)
Et (Perceval) l'a ore a feme prise,
Si con la matere descoevre Gerbers,
qui a reprise l'oevre,
Quant chascuns trovere le laisse,
Mais or en a faite sa laisse Gerbers,
selonc le vraie estoire.
La mort est donc bien la figure ultime, incontournable, de toutes les failles par quoi le récit est encore et toujours menacé de fragmentation et d'inachèvement; sort auquel le nouveau narrateur espère bien échapper, et qu'il prie Dieu de bien vouloir lui épargner:
7002 Dieus l'en otroit force et victoire
De toute vilenie estaindre
Et que il puist la fin ataindre
De Percheval que il emprent,
Si con li livres li aprent
Ou la meterre en est escripte.
Mais c'est en vain qu'il aura souhaité se soustraire au sort inéluctable de Chrétien ou de Trébuchet, tels qu'ils s'inscrivent dans la fiction. Car, à son tour, un quatrième continuateur, Manessier, mettra métaphoriquement à mort Gerbert de Montreuil.
Ce n'est sans doute pas un hasard si Manessier, à la fin de l'immense récit, situe l'origine de son écriture précisément à la soudure de l'épée; non seulement des nécessités pratiques l'y contraignaient, mais aussi la logique même de la faille:
Dame, por vos s'en est pensé
Manessiers, tant qu'il l'a finé
Selon l'estoire proprement,
Qui commença au soudement
De l'espee sans contredit.
Tant en a conté et dit
Com l'on a Salebiere en trueve,
Si com l'escrit tesmoigne et prueve,
Que li rois Artus seella.
Encore le pueent veoir la,
Tot seellé en parcemin,
Cil qui errent par le chemin.
(Potvin, t. 6, p. 157.) * * *
Ainsi, d'un bout à l'autre du manuscrit T, la logique et l'économie de la faille gouverneraient ce qui, en retour, la produit comme ensaigne dans l'espace du texte: l'écriture, qui ne cesse de relancer la béance pour mieux tenter de s'y soustraire; et ceci, selon une cohérence qui ne se laisse démentir, ni par les invraisemblances de la fiction, ni par la répétition des récits, ni par leur monstrueuse excroissance, ni par la multiplication des narrateurs.
Faut-il en conclure, par ailleurs, que Gerbert, puis Manessier, accomplissant la soudure définitive du récit et de l'épée, ont de ce fait écarté ce qui tout à la fois menace l'écriture et la fait se continuer?
Si, tour à tour, les métonymies scripturaires que sont la lance de Guerrehet, l'épée du Graal, l'épée de Perceval, ont accédé au statut de métaphores globalisantes, il n'en reste pas moins qu'à l'orée de l'immense récit, une épée veille silencieusement, qui reste à jamais disjointe, menaçant à ce titre toutes les figures restitutives de la conjointure : il s'agit de l'arme que le Riche Roi a donnée à Perceval; dès lors, il n'y aurait de comblement de la faille que provisoire, de par l'expédient d'une parole poétique qui, la voilant/dévoilant, la relancerait sans cesse.
Reconduire la faille, en voiler langagièrement la menace: tel serait le suspens dans lequel se tient l'écriture tout entière du roman du Graal. Procédure par laquelle il s'arrimerait au réel: en tant que celui-ci est impossible, et ne se donne à voir que dans une essentielle diversion, celle-ci fût-elle d'écriture (16).
Alexandre LEUPIN
Genève
(1) Le roman de Perceval ou le Conte du Graal , éd. Roach, Ge nève-Paris, 1959; The Continuations of the Perceval, vol. 1, Philadelphie, 1959 (Première continuation); vol. 4 (Seconde continuation, attribuée à Wauchier de Denain), Philadelphie, 1971; Gerbert de Montreuil, La continuation de Perceval (= Troisième continuation) : vol. 1 et 2, éd. Williams, Paris, 1922 et 1925; vol. 3, éd. Oswald, Paris, 1975; Quatrième continuation, attribuée à Manessier, éd. Potvin, Mons, 1871 (seul texte à n'avoir pas encore été édité dans la version du ms. B.N. fr. 12576).
(2) L'opinion de la disparité d'inspiration et de l'incohérence est très généralement partagée par la critique; voir, entre autres, Ph. A. Becker, Von den Erzahlern neben und nach Chrestien de Troyes, Zeitschrift für romanische Philologie, t. 55, 1935; P. Gallais, Gauvain et la Pucelle de Lis, Mélanges Delbouille, Gembloux, 1964, t. 2, p. 207; F. Lot, Les auteurs du Conte du Graal, Romania, t. 57, 1931, p. 133 sqq.; A. Micha, Les romans du Graal, Lumière du Graal , sous la dir. de R. Nelli, Paris, 1951, p. 118 sqq; W. Roach, Les continuations du Conte du Graal , Les romans du Graal dans la littérature des XIIe et XIIIe s. , Paris, 1956; du même auteur, Transformations of the Grail Theme in the First Two Continuations of the Old French Perceval, Proceedings of the American Philosophical Society , t. 110, 1966, p. 163; M. Wilmotte, Le poème du Graal et ses auteurs, Paris, 1930.
(3) Ainsi par F. Lot, art. cit., p. 133: "Rien de plus écoeurant que les aventures de Caradoc". Reste à savoir si "l'écoeurement" peut être considéré comme l'une des catégories de l'analyse littéraire des récits.
(4) Ed. Langlois, Paris, 1966.
(5) Cf. J. Marx, "L'aventure de Guerrehés", Cahiers de civilisation médiévale , t. 6, 1963, p. 139 -143.
(6) Selon les définitions proposées par G. Genette, Figures III , Paris, 1972, resp. p. 105 et 90.
(7) La curiosité de Keu sera piquée par l'allusion à la honte de Guerrehet; il forcera ce dernier, par un don contraignant demandé au roi, à la raconter (v. 15003 sqq.); mais la narration l'a déjà exposée, par analepsie (v. 14433 sqq.) : au niveau narratif, le récit comble dans ce "flash-back" le manque que l'allusion anticipative avait créé; mais, au niveau général de l'économie scripturaire, il ne fait que le reconduire: pour preuve, toutes les réticences de Guerrehet à raconter sa honte devant toute la cour, par une nouvelle analepse.
(8) J'ai tenté de démontrer ailleurs que, sous diverses formes, la répétition était au principe de l'écriture de la Première Continuation ("Les enfants de la Mimésis, différence et répétition dans la Première continuation du Perceval", Vox Romanica, t. 38, 1979); ni l'une, ni l'autre des visites de Gauvain ne m'apparaissent comme interpolées: au-elà de toutes les dérogations à une logique vraisemblable du récit, l'interprétation doit les prendre en compte toutes deux. Par ailleurs, l'ensemble des continuations est marqué par une problématique du. retour, de l'oubli des lieux, des récits, qu'il faudrait explorer systématiquement.
(9) Ed. M. Roques, Paris, 1968 (je souligne).
(10) A la lumière de tel ou tel passage, on pourrait vaguement associer l'épée du Graal à celle du Riche Roi Pêcheur:
1433 Lors a li sires apelez
Quatre vallés, si dist : «Alez,
Si m'aportez ma bone espee. »
(...)
Et sachiez que une des nieces
Al seignor l'espee brisie
Li ot par chier té envoie.
Dans la seconde visite de Gauvain, il est dit qu'elle appartient à un chevalier errant que Keu est supposé avoir tué d'un coup de javelot:
13353 Ce sachent tuit veraiement,
Ce fu cele demainement
Qui ot au chevalier esté,
Dont arriere vos ai parlé,
Qui fu ocis au paveillon.
Inutile, ici comme ailleurs, de faire le compte des invraisemblances narratives, au nom de lois « réalistes» du récit qui ne sont pas celles du roman médiéval. Deux faits importent: tout d'abord, que fragmentation et totalité soient régulièrement associées au symbole de l'épée. Ensuite que, à travers la répétition des motifs, le texte règle diacritiquement à la fois l'identité des figures et leur différence: de cette dernière, qui distingue radicalement l'épée du Graal de celle du Riche Roi de Chrétien, nous mesurerons plus bas toute l'importance.
(11) « Dans tous les manuscrits du Perceval complets autres que A (= T de Roach) et B (= V de Roach) , Manessier reprend à ce point (Potvin, v. 34935) pour faire révéler à Perceval par le Roi Pêcheur le secret du Graal. Dans A et B, Gerbert reprend au même point, mais, dans son récit, le Roi Pêcheur déclare à Perceval qu'il n'est pas encore digne d'entendre le secret: Perceval est souillé du péché qu'il a commis en causant par son départ la mort de sa mère; il lui faut faire pénitence et courir de nouvelles aventures, au terme desquelles il pourra, si elles le ramènent au château, ressouder complètement l'épée et apprendre le secret du Graal. Gerbert nous conte en plus de 17.000 vers cette nouvelle série d'aventures, puis il fait revenir Perceval au château du Roi Pêcheur et cette fois le héros ressoude parfaitement l'épée; l'interpolation se termine par la répétition textuelle des derniers vers de Wauchier suivis ici dans A (B est incomplet de la fin), comme dans tous les autres mss. complets, de la continuation de Manessier ». M. Williams, éd. cit., Note préliminaire, t. 1, p. IV-V.
(12) A plusieurs reprises, Gerbert revient sur le motif:
1282 Mais une espee rasauda
Qui brisiee est en deus moitiez
Mais ne fu pas si rafaitiez
C'une osque n'eüst en l'espee.
Devant ce qu'ele ert rasaldee
Ne savra nus rien du Graal.
Plus bas, Perceval avoue à Gornemant de Gohort :
5110 Li rois le m'eüst aconté,
Mais une espee molt prisiee
Qui tres par mi estoit brisiee
Ainçois rasalder me covint;
Mais au salder issi avint
C'une osque i ot a resalder.
Li rois me dist que demander
Porroie assez, rien n'en saroie
Devant que rasaldee aroie
L'osque de l'espee et refaite,
Et dist que je avoie faite
Tel chose que n'ere pas dignes
Que je ne par dis ne par signes
Deüsse les secrez savoir.
On voit comment la Troisième continuation dédouble les conditions de l'élection du héros: d'un côté, les questions (dis), de l'autre, la conjointure de l'arme (signes). Voir encore l'intervention de Gerbert lui-même:
7008 Gerbers, qui le nous traite et dite
Puis enencha que Perchevaus
Qui tant ot paines et travaus
La bone espee rasalda
Et que du Graal demanda
Et de la Lance qui saignoit
Demanda que senefioit.
(13) Cf. E. Faral, Les arts poétiques du XIIe et du XIIIe siècle , Paris, nouv. éd., 1962, p. 61 sqq.
(14) Cf. le Perceval; le héros s'adresse à sa cousine:
3670 "Or me dites se vos savez
Se ç'avenoit qu'ele fust fraite,
S'ele porroit estre refaite?"
-"Oïl, mais grant paine i avroit
Qui le voie tenir savroit
Au lac qui est soz Cothoatre.
La le porriez faire rebatre
Et retemprer et faire saine,
Se aventure la vos maine.
N'alez se chiés Triboët non,
Un fevre qui ensi a non,
Car cil le fist et refera,
Ou jamais faite ne sera
Por home qui s'en entremete."
(15) Voir la triple métaphorique (sexuelle, forgeronne, scripturaire) dans le De Planctu Naturae , PL, col. 456-7, et le Roman de la Rose , éd. Lecoy, Paris, 1970, t. 3, v. 19513 sqq.; cf. A. Leupin, "Le De Planctu Naturae d'Alain de Lille: une poétique du 12e s.," Digraphe , 9, 1976.
(16) "Depuis les temps anciens jusqu'aux tentatives de l'avant-garde, la littérature s'affaire à représenter quelque chose. Quoi? Je dirai brutalement: le réel. Le réel n'est pas représentable, et c'est parce que les hommes veulent sans cesse le représenter par des mots, qu'il y a une histoire de la littérature. Que le réel ne soit pas représentable -mais seulement démontrable -peut être dit de plusieurs façons: soit qu'avec Lacan on le définisse comme l'impossible, ce qui ne peut s'atteindre et échappe au discours, soit qu'en termes topologiques, on constate qu'on ne peut faire coïncider un ordre pluridimensionnel (le réel) et un ordre unidimensionnel (le langage). Or c'est précisément cette impossibilité topologique à quoi la littérature ne veut pas, ne veut jamais se rendre. De ce qu'il n'y a point de parallélisme entre le réel et le langage, les hommes ne prennent pas leur parti, et c'est ce refus, peut-être aussi vieux que le langage lui-même, qui produit, dans un affairement incessant, la littérature." R. Barthes, Leçon , Paris, 1978, p. 21.