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Jouissances du Commentateur
in
Argo 21, 1978, pp. 1-26.
Nul/us attondeat caput absque majoris arbitrio. Saint Jérôme Peccata nostra, quibus super capillos capitis multiplicatis animam habemus impexam, non accisione medii tondeantur, sed ad vivum quasi novacula radente perimantur.
Saint Paul in de Noie
Le surmoi, c'est l'impératif de la jouissance -Jouis!
Jacques Lacan
Longtemps, j'ai souffert de m'être peu à peu affublé de la dépouille du Commentateur; lustre "littéraire", j'y rêvai des années, et quelques rimes, j'en commis. Dès lors, la pratique du Commentaire ne pouvait m'apparaître que sous les espèces de la Chute: du "pouvoir" à la "stérilité", de l'écriture au ressassement, du Paradis de la Création à la pénible histoire de la fabrication.
Le patient plaisir de gloser me vint toutefois: la chose ne me semblait plus si vile, qui me donnait licence, à la fois, de biaiser avec l'ouvre coupable, d'effacer cette dangereuse différence qu'est écrire, et de me glisser dans quelque institution à bricoler des savoirs. Après tout, me disais-je selon l'un des lieux-communs de l'époque, gloser le texte des autres, c'est encore écrire; et puis, les médiévaux, qu'avaient-ils fait d'autre, sinon de s'inscrire dans la répétition incessante du Livre, sans en avoir pâti le moins du monde? Il suffisait donc d'entrer une fois de plus, de plain-pied, dans le Cercle des répétiteurs.
Admis dans le Cercle, j'en découvris aussi les petits secrets: celui surtout de l'appropriation du texte de l'autre, qui passe sans doute par la figure compensatoire des ciseaux. Le Commentateur, emblématiquement, ne cesse de découper. Sa prime de jouissance, il la perçoit de réduire en loques et copeaux l'autre texte, pour en faire la feinte origine de sa parole. La glose est tranchante, qui se donne les plaisirs de la maîtrise à travers fragmentations, citations, collages et faufils hasardeux pris dans le tissu étranger: tout cela pour fabriquer, dans la découpe, quelque sol originaire, quelque "objet" dont le Commentaire serait le reflet. Ce qui emporte la jouissance: jubilation d'un empire paperassier, dont la police passe par le cisaillement. Ainsi s'inventent sans relâche de nouveaux propriétaires du sens, usufruitiers de Chrétien de Troyes ou de Proust; jouissant d'en être, savourant d'en percevoir la dîme, sous forme de reconnaissance par le Cercle. Ce qui se paye, et doublement.
D'un tribut, tout d'abord: entrer dans le Cercle n'est possible, c'est entendu, qu'à condition de reconnaître à tous ses membres le droit de cisailler préalablement son propre corps, son propre texte. C'est pourquoi l'on repère le nouveau Commentateur à une certaine neutralité: aux regards du Cercle, il expose un corps toujours déjà castré, sans coutures ni cicatrices, corps chaste, déjouant les coups par la parade d'une initiale blessure, corps analogue à celui du clerc médiéval, à ceci près que même la tonsure en est oblitérée. L'autre versant du péage est oubli. Dans le Cercle, tous enfouissent le tribut, très profondément, et tous y ont avantage: ainsi, de l'intérieur, on n'en parle plus - puisqu'on en est.
De ce double coût s'érige la puissance fantomale du Commentateur, constituant la virginale lissitude de son corps, à jamais non-compromis. Car, sur la blessure oubliée, il est désormais loisible d'opérer toute bouture souhaitée, qu'elle se rattache à un langage, une rhétorique, une politique, une économie.
Le cas d'Abélard a ici valeur de paradigme. Non pas parce que Fulbert, oncle d'Héloïse, le fait châtrer en 1118. Mais par le rapport que le récit "autobiographique" constitue entre parole, savoir et castration, et aussi par la position exemplaire du narrateur dans la schola du XII e siècle, qui accouche de l'Université à ce moment-là.
Dans l'Historia Calamitatum , la philosophie est le champ lice d'un tournoi sanguinaire, où tous coups bas sont permis mir les condamnations des textes abélardiens par les conciles de Soissons et de Sens.
Dans cet espace clos, chasteté et savoir théologique, blessures corporelle et spirituelle entretiennent des relations de mutuelle fondation. Si Abélard, dans un premier moment, se vomit comme castrat, les clercs qui l'entourent, assoiffés de son éloquence, perçoivent immédiatement tout le profit qui du retranchement peut se tirer. (Il faut dire qu'en ce temps-là, le combat dialectique rapportait, les élèves dotant le maître dans la mesure de leurs moyens. Abélard, adulé - il ne manque pas d'y insister - ne manquera jamais ni du superflu ni du nécessaire: le bruit de son nom y pourvoyait) La demande des clercs fait que la blessure renverse bénéfiquement sa signification: elle permet l'oblation du corps du philosophe à la Parole divine. Mais sa portée ne s'arrête pas là. Si elle ouvre le corps au savoir théologique, elle se rapporte aussi structurellement au fonctionnement du Cercle qui institue Abélard comme magister. En effet, de tous temps, il a déjà reconnu aux scholiastes le pouvoir hiérarchique de le censurer. Plus rude combat que celui qui va mener à la condamnation de son ouvrage sur la trinité, dont le narrateur ne manque pas de rapporter l'issue à la première blessure dont son corps porte la trace absente. Ce qui spécifie la condamnation en regard de la castration, c'est que le rasoir de l'auctoritas porte des coups plus douloureux encore que ceux infligés par les séides de Fulbert. Faut-il alors s'étonner de la stupéfaction déchirée d'Abélard, impuissant à retourner contre le chaste Cercle ses propres armes? Car il en va de la même logique qu'Abélard soit blessé, bien qu'il n'offre aux coups que son corps lisse: c'est d'avoir eu par trop foi en la puissance de simulacre acquise aux dépens de la blessure.
Le récit autobiographique est donc fait ainsi qu'il ne cesse de remémorer l'initiale flétrissure qui permet aux textes dits "philosophiques" de s'y greffer; l'Historia Calamitatum devient ainsi la condition rétrospective de tous les autres discours, la possibilité "inaugurale" d'un combat dialectique dans lequel le philosophe, en définitive, sera perdant.
Tout autre serait, en apparence, le statut des deux textes du XIII e siècle dont je propose plus bas une lecture partielle. Non pas parce qu'il s'agit de pièces à rire (dit-on, selon une vieille classification sociologique: comme s'il était possible de définir l'écho d'un texte, à partir de notations internes, à sept siècles de distance. Quel rire?), pièces prenant le risque d'exposer de la manière la plus déclarée cette chose qui nous fait tant gloser. Mais parce que le tribut ici imposé concerne le fait d'avoir été image ou fiction. Être clerc, être simulacre: nul commun dénominateur, semble-t-il, à ces deux ordres de choses. Mais les fabliaux ne s'en embarrassent pas. C'est toujours le clerc, sous les espèces dégradées du prêtre dévoyé, qui, dans le triangle, se trouve contraint à la pétrification statuaire et à son acquittement. Qu'en dire? En un premier moment, la découpe du Commentaire a brutalement redoublé le tranchant du rasoir fictif.
Mais il y a aussi son exacte subversion, je veux dire le collage intertextuel, dont on ne peut tracer les limites ni sommer les effets, ne serait-ce que dans un espace aussi restreint que 446 vers. Indiquons cependant les principes de la disposition typographique. D'un côté, à gauche, le Prêtre crucifié s'expose le premier à la lecture, en raison de sa radicalité, qui n'offre à la fossilisation du simulacre que d'en payer le tribut, sans pouvoir retourner le rasoir contre le Juge.
De l'autre, à droite, le texte de Gautier le Leu, qui vient ensuite: non pas chronologiquement, mais structurellement, dans l'après-coup qu'est la "littérature". Contournant la nécessité par l'effacement de la Faute et de la Punition, il en résorbe les pôles dans la neutralité du tissu textuel.
En ce sens, il est la réponse, d'une grave futilité, aux exigences de la Loi: celle-ci est déjouée, dans la mesure même où le Castrateur ne peut viser qu'à l'ablation d'un sexe en creux, d'une fiction qui le renvoie au fantôme de sa puissance. La "littérature" se définit ici comme non-solution, à fonder de la vaine contradiction qu'elle vient habiter. D'un tour de phrase, elle échappe à toutes emprises - du Commentaire, de la Loi conjugale, de l'économie et de la politique d'un "savoir".
Le prêtre crucifié - Anonyme |
Le prêtre teint - Gautier le Leu |
Entrée en double texte: l'écrit, nous dit le narrateur, n'est que l'écho d'une parole tenue par l'un des acteurs principaux de la fiction. Il n'est ainsi pas indifférent que celui-ci s'adonne à la sculpture sacrée, qu'il soit le soubassement de Référence cautionnant le récit, et enfin qu'il soit le Castrateur. Tout le texte serait-il à virer au compte de celui qui tranche? Quoi qu'il en soit, nous en sommes prévenus, la thèse de la Loi sera forte; un exemple.
La femme, figure du Tentateur, aime le représentant terrestre de la virginale Ecclesia.
Pour piéger les sacripants la Loi crée la fiction de son absence (et sans doute savait-on à l'époque qu'elle est toujours, là ou ailleurs)
Seule issue pour le prêtre pris sur le fait: se faire de bois, feindre le statut dénudé et mort de l'image sacrée. Li prestres n 'ot par où fuir:
Mais la fiction des transgresseurs n'est pas efficace: le seul qui en soit maître, c'est l'artiste sacré, le Castrateur, feignant de croire à la feinte.
Affûter ce qui condense en son tranchant la double figure de l'instrument sacrificiel et l'outil de la fabrication artistique.
Plus de lumière sur la transgression dévoilée.
Quelque chose pendouille, en position exacte de surplus. Si les représentations du Corps Souffrant en impliquent le retranchement, peut-être l'histoire de la Représentation réclame-t-elle aussi, par quelque nécessité, cette soustraction.
Feindre la mort, occuper le lieu du mort-vivant ne sert de rien au prêtre -cela ne sert jamais; ici, le Castrateur l'aura, quand même.
Retour à la "vie": non sans avoir payé le tribut de s'être voulu, un instant, en abîme, du bois dont on fait les Crucifiés.
Le tribut n'est cependant pas suffisant: il semble qu'on ne paye jamais assez le privilège de l'image. Il faudra encore se faire battre, puis payer le sculpteur: après tout, n'a-t-il pas réussi sa pièce, lui?
Morale de l'exemple: elle est, paradoxalement, sans faille. Le texte se boucle dans l'assertion formidable et tranchante, chassant l'image vers des confins burlesques et incontournables.
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"Je préférai à toutes les branches de la philosophie la dialectique et son arsenal, j'échangeai les armes de la guerre contre ce des de la logique et je sacrifiai les trophées des batailles contre les assauts de la discussion." "Ce qui contribuait encore à m'atterrer, c'était la pensée que selon la lettre meurtrière de la loi, les eunuques sont en abomination devant Dieu." "A peine étais-je convalescent de ma blessure que les clercs, accourus en foule, se mirent à harceler notre abbé, à me harceler moi-même de leurs prières continuelles: ils demandaient que ce que j'avais fait jusqu'alors par amour de la gloire et de l'argent, je le risse maintenant par amour de Dieu. Le talent, disaient-ils, que Dieu m'avait confié, il m'en demanderait des comptes avec usure:" "J'étais, de corps, caché en ce lieu, mais ma renommée parcourait le monde entier et le remplissait de ma parole, qui était pareille à ce personnage de la fiction poétique appelé Echo, sans doute parce qu'il est doué d'une voix très puissante ne s'appuyant sur aucune substance," "Je devais reconnaître, prétendaient-ils, dans l'accident qui m'avait touché, la main de Dieu: elle m'avait affranchi des séductions de la chair et de la vie tumultueuse du siècle afin que je pusse me livrer à l'étude des lettres et devenir le vrai philosophe de Dieu plus encore que celui du monde." "Je rapprochais le supplice infligé à mon corps du poids de mes nouveaux tourments, et je m'estimais le plus malheureux des hommes. Comparée à l'outrage (condamnation et autodafé du De Unitate et Trinitate Divina ), la trahison d'autrefois paraissait peu de chose et je déplorais moins la mutilation de mon corps que la flétrissure de mon nom," Gautier le Leu: Le prêtre teint Orléans, lieu nodal de la pseudo-référence de "l'aventure", et lieu où le poème se fabrique, se "trouve": en apparence, nous sommes mis à nouveau devant le fait accompli, celui de l'évidence mimographique.
L'aubergiste possède, en pleine propriété, les clés du secret: il obligera le narrateur à une dénudation poétique, à une dépense exorbitante qui aussitôt se rémunère, dans le prologue, par la luxuriance foisonnante du signifiant (série: par exemple, oste, os tel, os ter, escot, cous ter, Pentecouste, conter : compter/ conter).
Le récit mime le prologue, il en répète les lieux: l'aubergiste/le bourgeois, le prêtre/le poète. Reste la femme, qui semble être de plus, mais qui fonctionne ici comme pur relais de la Loi, presque superflu. La féminité sera ailleurs: partageant le corps du prêtre/poète, ou encore dans le jeu que le signifiant creuse dans l'espace du parlar materno .
Le piège est analogue à celui du Prestre crucefié : la Loi, sous les espèces de Sire Picon, le bien nommé (picon: arme pointue, lance, dard, pointe en général), feint de s'absenter.
L'auberge espagnole: non seulement le prêtre y apporte dix livres, mais l'oie bien grasse que va y dévorer le maître de maison; et l'oie, c'est, par paronomase, le nom même du "signataire"; par métaphore - on la plume et on l'embroche - le prêtre.
Première immersion: celle de l'attente érotique.
Deuxième immersion: celle de la fabrication artistique, le feu valant pour toutes deux.
On met l'oie, Le Leu, le loup, le prêtre en pièces.
La Loi, joueuse, produit le prêtre comme fiction de pierre sculptée.
Corollaire obligé: le souffle, le pneuma, la parole ne peuvent et ne doivent plus passer: autre marque du mort-vivant.
Le corps nu (non pas le corps nu, puisqu'il est toujours dérobé par la robe ou la teinture) subit une mutation glorieuse et dérisoire: le Vermeil est clairement symbole du Précieux Sang, le peinturlurage renvoie à une couleur de rhétorique toujours déjà démasquée.
Le feu (de la luxure, est de l'insignifiante inspiration poétique) fait que la fiction ne tient pas, manque à s'ériger: la chaleur du secret réveille ce qui est en trop sur le Corps crucifié.
Comme dans Le prestre crucefié , la Loi du fabricateur exige le retranchement du surplus pour atteindre à la perfection de l'image sacrée.
Le texte pointe ici l'acmé de son paradoxe: l'érection qui dénonce la pétrification comme fiction est elle-même creuse, "crevez derrière": c'est trop gros pour être Vrai, Juste, Beau. La gloire s'en retourne, comme un gant, vide et dérisoire. La dame dit:
Menace.
L'articulation de la menace semble suffire, et non son exécution. Il est vrai que la Faute n'a pas été commise, ce qui indique que le secret est qu'il n'y a pas de secret. Le texte fait fond du double ratage de la Faute et de la Punition pour le pointer: la fiction est cette érection creuse.
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