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Fiction et Incarnation: Théologie et Littérature au Moyen Age

 

Paris : Flammarion, (collection "Idées et recherches"), décembre 1993, 200 p.

 

 

 

 

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Compte-rendu : Fiction et Incarnation

 

Dans un essai paru en 1983, la Peinture et le mal (1}, j'avais tenté de montrer de quelle manière les avant-gardes artistiques du 20e siècle avaient reproduit dans leurs oeuvres et leurs discours, bien souvent sans qu'elles en fussent conscientes, diverses doctrines hérétiques que l'Eglise catholique avait combattues tout au long du Moyen-Age, l'obligeant ainsi a mieux cerner et définir son orthodoxie. Un très riche ouvrage, Fiction et Incarnation, dû à un professeur de littérature médiévale et de psychanalyse, Alexandre Leupin, apporte aujourd'hui méticuleusement la preuve que la littérature appartenant à notre aire culturelle occidentale, elle aussi, a été prise, informée, modelée, par un événement majeur de notre histoire l'Incarnation, et par les résistances que celle-ci a suscitées. Qu'un Dieu décide un beau jour de se faire homme (aucune autre religion n'a risqué un tel passage a l'acte, c'est bien pourquoi le saut de la pensée qui en résulte ne concerne pas les autres religions monothéistes), et voilà que toute l'écriture en est à jamais retournée. Alexandre Leupin parle à ce propos de "rupture épistémologique".
Avant de s'intéresser prioritairement à la littérature médiévale, l'auteur de Fiction et Incarnation fait un détour par la culture rhétorique classique (Cicéron, Quintilien.), mais on comprend vite que c'est la littérature dans son ensemble, y compris la plus moderne, la plus actuelle, qui est concernée par sa démonstration. Il cite d'ailleurs avec raison, dans la dernière page de son livre, les noms de Blanchot ou Klossowski. On pourrait y ajouter ceux de Bataille, Breton, Bernanos, Céline, Joyce, Beckett, Sartre, Genet... Est-on assuré, en effet, de bien saisir les enjeux de la "modernité" si on ne sait rien de ce que fut la sophistique grecque ou la pensée des rhéteurs latins rien des fulminations de Tertullien contre les idoles et les spectacles païens, contre l'hérésie des marcionites (refusant le Christ comme Verbe incarné et annonçant en cela, à la suite de toutes les gnoses, des esthétiques vides et tous es discours du semblant) - Tertullien, ce fougueux Père de l'Eglise, digne précurseur de Baudrillard, de Gracian et de Debord; rien de la cette première théorisation de l'autobiographie par Saint Augustin et de ce qu'il avance sur le lien unissant la fiction à une érotique. Quoi! On disserte sur le baroque et le simulacre et on méconnaît ce qu'Alain de Lille formule sur les différences entre le "paraître" païen et le "paraître" chrétien. Quoi! On s'est passionnés dans les années 60 de notre siècle sur ces histoires d'intertextualité de production textuelle (notion qu'on substituait à celle de création), de signifiant et de signifié, en n'ayant jamais entendu causer d'Isidore de Séville ou de Martianus Capella, donc en ignorant que la pensée médiévale s'était déjà penchée sur des petits problèmes comme celui de savoir quels dangers menaçaient un signifiant fou qui n'était plus soumis aux correctifs de la lettre et du référent - pour parler en structuro-lacanien - et qui ainsi ne répondait plus a aucun critère de vérité. Quoi! On blablate abondamment ces temps-ci sur ce qui peut fonder une unité des littératures européennes, et on n'a pas mis le nez dans ces Séquences de Sainte Eulalie, ce récit d'une martyre chrétienne qui nous apprend comment ont été détruites par les "barbares" les "grandes routes du symbolique chrétien-romain", comment sont nées les nationalités de l'Europe moderne, leurs langues (celles des maîtres et celles, vernaculaires, des peuples) et leur littérature. Quoi! on lit Genet et Sartre, et on n'a pas lu le Roman de Renart, on ignore que la problématique de l'inversion radicale des valeurs (le voleur, traître et sodomite, devenu saint) a été mise en <<branches>>, du 12e au 14e siècles, par les anonymes auteurs des frasques du fameux goupil. Quoi! on s'interroge sur la place de la femme dans la poésie surréaliste, sur la fonction du féminin et les circuits du désir dans l'économie de l'écriture fictionnelle, via Freud et Lacan, et on méconnaît ce qu'un chanoine de Fleims, Guillaume de Machaut, dans son Voir dit, a avancé sur le "penser pervers", sur la façon dont désir et jouissance, comme l'explique Alexandre Leupin, "procèdent non de la chair mais du signifiant littéraire". Quoi! On se demande si Kundera a raison ou non de soutenir que le roman est le lieu d'une "suspension de la morale" et on a tous oublié que le Moyen Age ne s'est, en somme, passionné que pour ce débat-là.
Or ces vieilles questions - qu'est-ce que la fiction ? La fiction est-elle inévitablement mensongère ? Est-elle un mensonge qui dit la vérité ? Le discours littéraire n'est-il qu'un faux semblant ? - suscitent des réponses qui changent du tout au tout, comme le montre Alexandre Leupin, selon qu'on s'appuie ou non sur le dogme de l'incarnation. Quel écrit - qu'il provienne d'une plume agnostique, chrétienne, ou d'un ordinateur athée; qu'il soit ne sous Charlemagne ou sous Charles de Gaulle - échappe à la pression de ce réseau serré de doctrines élaborées dans cette "nuit" sacrément lumineuse du Moyen-Age ? La logique de l'Incarnation mène le bal de la littérature. Lisant Fiction et Incarnation, on comprend mieux pourquoi, depuis que le X de la Croix a vu "se rabattre" sur lui ces signifiants littéraires, l'écrivain s'est senti missionné pour corriger une création divine défectueuse, se prenant tantôt mégalomaniaquement pour Dieu lui-même, tantôt se contentant de contester ironiquement, carnavalesquement, diaboliquement, son pouvoir. Il est vrai que c'est plus souvent la queue du goupil que le goupillon qui inscrit sur les pages les signes noirs de l'écriture littéraire. La négativité est une des voies paradoxales qui mène celui qui écrit à la jouissance infinie d'être tout entier dans le pur présent. Immanence, contemporanéité, le paradis est sur terre et dans l'instant. La vocation de l'écrivain ? : "Au présent tent (.) /A nulle autre fin il ne tent".
La modernité est "médiévale", rappelait Mallarmé dans Catholicisme (cité par Leupin). Notre chère France rad-soc, ses écoles et ses universités, ses éditeurs aussi (question : Où trouve-t-on la plupart de ces grands textes fondateurs analysés par Leupin? Une biblio n'aurait pas été de trop, ni une traduction des textes en latin et en vieux francais.), nous l'avaient fait oublier. Merci à Alexandre Leupin de nous rafraichir la mémoire. *

Editions Flammarion. Jacques Henric.

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Réactions : Fiction et Incarnation

 

Cornell University, 4 April 2004

Dear Professor Leupin,

I've just finished writing a review of your Fiction and Incarnation. I had dipped into the French version, but never really appreciated the strenght of the larger argument until now. I'm writing just to say how much I admire the book and your work generally. For years, I've been making my grad students work through the early chapters of Barbarolexis, and I only wish I had been able to read it in the pre-theoretical days when I myself was first trying to express my sense that Martianus, Bernardus Silvestris, Alain, and Geoffrey were wonderful writers.

My thanks for your fine criticism, and all good wishes

Yours sincerely,

Winthrop Wetherbee

***

Tréguier, 10 mars 94

Cher Alexandre*,

j'ai bien reçu votre livre et j'en ai lu plus des deux tiers mais je ne veux pas tarder à vous écrire. Car vous avez " élevé un monument " (.), et je crois que, dans une occasion comme celle-là, on n'avertit jamais assez vite l'auteur qu'il a touché le but. Longue vie, à partir de là, à toutes vos pensées. (.)
En attendant je vais terminer ma lecture. Et je vais immédiatement m'en servir pour un article sur L'Idéal de Simplicité (.). Tout ce que vous analysez sur la savante simplicité d'écriture rencontre mes propres idées, et sur Cicéron et les rhéteurs du haut Moyen Âge je vous emprunterais des références. L'heure est venue de secouer le joug des idéalistes populistes et des dénigreurs de la littérature!

À toi*, à Kate, Thomas et Jacques, merci, de tout cour

Renée Balibar

*J'ai encore usé du vous familier de mon enfance, avec autant de spontanéité que tu ferais du tu .

* * *

Yale University, March 28, 1994

Dear Alexandre,

I have just received your Fiction et Incarnation and have quietly perused it.
It's a beautiful book - it brings the reader to the heart of the middle Ages where poetry and theology intersect - and I know that I'll read it over and over and I'll refer it often. (.)
As ever,


Giuseppe (Mazotta)


* * *

Cher Alexandre Leupin,

(.) Je vous suis gré d'aborder des auteurs pour qui j'ai un grand intérêt : Tertullien, Augustin, Isidore de Séville (dont l'Exsultet est une merveille, Martianus Capella, souvent rencontré dans la littérature médiévale, et l'admirable Roman de Renart , qui m'enchantait enfant. Mais surtout, le recours à une coupure épistémologique, au sens de Koyré, vous permet d'éviter ce qui souvent, chez quelques lacaniens médiévistes, donnerait lieu à une herméneutique interminable.
Votre mérite (de médiéviste lacanien!) est de savoir choisir, et interpréter - au sens de la décision. Dès lors, l'Incarnation est un concept, presque scientifique, qui oriente votre pensée pour le grand plaisir du lecteur érudit ou curieux, et qui ouvre à des questions essentielles sur ce qu'on peut entendre aujourd'hui par littérature.

François Regnault

* * *


Livry-Gargan, le 21.5. 94


Cher ami,

(.) " Fiction et incarnation " est assurément le plus ample et le plus neuf de tes ouvrages; rupture et continuité avec les productions antérieures (.)
Merci encore,


Jean-Charles (Huchet)

 

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