Home - Lectures - Glissant

La question du "Tout" dans l'oeuvre d'Edouard Glissant

Conférence prononcée le 5 décembre 1998, en présence d'Édouard et Sylvie Glissant, au colloque international "Édouard Glissant: de la pensée archipélique au Tout-Monde", tenu au Graduate Center of the City University of New York.

En interrogeant la figure du "tout" dans l'oeuvre d'Édouard Glissant, j'aimerai tenter de déterminer si cette oeuvre appartient à la modernité; comme je le montrerai, la notion de totalité peut fort bien servir ici de discriminant.

Encore faut-il s'entendre sur le sens de ce mot "modernité" qui peut être chargé de significations diverses. Dans le domaine de l'art, Baudelaire a proposé une définition qui me semble infiniment opératoire. Est moderne une oeuvre qui vient nous parler dans notre présent, même si cette oeuvre a été écrite il y a des siècles - conformément à l'étymologie de modernus, qui veut dire à l'origine "ce qui est toujours présent"- dès lors, Homère, Dante, la Chanson de Roland, et Glissant sont pour nous modernes; par opposition, est antique, ou plutôt obsolète, une oeuvre qui ne nous parle pas ou plus, même si elle sort à l'instant des presses et que son encre nous est contemporaine. Le critère baudelairien du moderne échappe donc à une conception platement chronologique.

De prime abord, la réponse à ma question sur la modernité de Glissant est évidemment positive: elle est empiriquement vérifiée, non seulement par ma présence et la vôtre ici, aujourd'hui, mais aussi ,de plus en plus, par une foule de lecteurs dans le monde entier. Cependant, je ne m'attarderai par sur cette modernité de Glissant; je ne m'attarderai pas non plus sur les propositions de Glissant lui-même quant à la modernité, sinon pour les signaler.

Mais ce critère empirique, qui prouve que l'oeuvre parle aujourd'hui à beaucoup, n'est jamais suffisant pour s'assurer de la validité d'une proposition (cette insuffisance de l'empirie étant par ailleurs caractéristique des procédures de vérification dans un univers que la science moderne a marqué de son sceau indélébile). La "modernité de la modernité" ne peut être déterminée qu'à être mesurée à un concept du moderne, quel qu'il soit.

J'entends en conséquence confronter l'oeuvre d'Édouard Glissant à une autre définition du moderne, celle qui peut être tirée de l'histoire de cette science que nous pouvons précisément appeler " moderne ". On pourra m'objecter: mais pourquoi diable voulez-vous mesurer la haute littérature de Glissant à une aune qui manifestement n'est nullement la sienne? Ma réponse est double: tout d'abord, il y a dans l'oeuvre les traces évidentes d'un intérêt pour la science, sous les espèces, par exemple, de références métaphoriques au principe d'incertitude d'Heisenberg ou encore à la théorie du chaos.

Plus généralement, et en second lieu, nous sommes tous sommés, qui que nous soyons, où que nous soyons, de répondre à la science; née en Occident, dans les traités de Galilée, la science moderne est aujourd'hui partout, au point où se serait un contresens que de la baptiser "occidentale"; un logiciel peut être écrit à New Delhi, dans Silicon Valley, à Brazzaville, par un homme, une femme, un noir, un jaune, un blanc, un vert, cela n'a aucune importance: ses circonstances d'origine ne nous diront pas si le logiciel en question fonctionne ou non.

Qu'en est-il de la littérature dans le cadre de cette expansion mondiale de la science? Je pose en principe que toute oeuvre aujourd'hui écrite ne peut pas ne pas se constituer, implicitement ou explicitement, comme réponse à cette formidable pression qui, n'en doutons pas, malmène de plus en plus les sujets de par le monde.

La question du "tout" est ici un point d'entrée privilégié: tout d'abord, comme vous le savez tous, parce qu'elle est l'un des objets de pensée dont la présence est de plus en plus insistante dans l'oeuvre de Glissant, ne serait-ce que dans les titres; d'autre part, parce que la science moderne a des propositions tout à fait définitives sur la question, propositions auxquelles, que nous le désrions ou non, nous ne pouvons échapper.

Il s'agit aussi pour moi d'arracher Glissant à la bêtise d'une certaine pensée contemporaine sur le multiculturalisme et la diversité, pour laquelle tout est dans tout, et tout est relatif (propositions qui se confortent mutuellement de leur imbécillité). On pourrait définir cette tendance, qu'on a peine à qualifier de critique, comme postmoderne. Glissant a bien vu le désir d`"ancrage et de mise en ordre qui se dissimule dans l'étiquette du "postmoderne" . Le rattacher à ce vaste mouvement de découragement de la pensée me paraît être le symptôme évident d'un malentendu qu'il s'agit de dissiper. Le multuculturalisme relativiste se fonde, se légitime et s'emprisonne dans une logique identitaire, appuyé d'une pseudo-sociologie et d'un psychologisme dix-neuvièmiste à la manque; il faillit à concevoir qu'une femme, un noir, un mâle blanc occidental ne sont pas nécessairement et exclusivement en relation avec une autre femme , un autre noir, un autre mâle blanc occidental; le multiculturalisme prolonge sans aucune critique réelle un renfermement raciste et obscurantiste: c'est notre devoir éthique de s'y opposer, car son essence est de ségrégation. Il ne saurait qu'accentuer ce que Freud appelait le "narcissisme des petites différences", dans lequel il n'était pas loin de voir la source même du mal, c'est à dire de la violence agressive d'une communauté sur l'autre. En bref, ce multiculturalisme est l'inverse exact du métissage et de la créolisation qu'utopise avec bonheur Édouard Glissant.

Mais revenons au problème de la totalité.

En science galiléenne, la question du tout est tranchée: il n'y a nulle part de tout; nous passons du monde clos de l'antiquité à l'infini sans limites de l'univers moderne; nous passons au non totalisable, rompant définitivement avec un cosmos qui possédait les deux caractéristiques rassurantes pour notre esprit d'être à la fois fini -donc total- et centré, comme toute sphère , sur un point qui n'était autre que l'homme (on peut dire à ce sujet que l'humanisme est une figure de la pensée antique, peut-être son ultime survivance).

La modernité, sous l'angle de la science, est donc un décentrement du sujet humain, si radical qu'on peut parler en science de son abolition. Pour prendre un exemple: Allez chez le médecin, qui doit considérer votre corps comme une pure machine pour être un médecin efficace au sens moderne du mot, et vous comprendrez vite à quel point vous, comme sujet, êtes absent du dialogue qui s'instaure entre vos symptômes et le bon docteur: de ce dialogue, vous êtes à proprement parler aboli.

Ceci pour vous montrer que nul n'échappe, quoi qu'il en ait, à l'expansion de la science moderne.

De ce fait, que la science moderne nous dépossédé de notre aspiration à la totalité, Freud a tiré les ultimes conséquences. En posant la notion d'un inconscient en dernière analyse impénétrable à quelque formulation ou représentation que ce soit, il montre que le sujet humain ne peut jamais prétendre à être tout ou complet. Toujours, l'accès lui manque à cette immense part de lui-même, inconsciente, qui pense par elle-même : l'inconscient ne se préoccupe pas le moins du monde de la conscience réflexive, qui reste totalement démunie à son égard. Ni l'homme ni la femme ne sont donc jamais "tout".

J'aimerais pouvoir vous démontrer que je formule ici un critère du moderne - la destruction de l'idée de totalité comme fantasme - qui ne peut être réduit simplement à une chronologie historique, puisque et Galilée et Freud ont été d'ores et déjà prophétisés par le Dieu hébreu, Dieu pas-tout, hors de ce monde, abstrait de la substance et de la matière, contrairement à tous les dieux des mythologies du monde, mais je manque de temps, et vous prie simplement de me faire crédit du sens que je tire de mon information, qui n'est pas, sur ce point, nulle.

Telle est l'aune; y mesurer le texte de Glissant ne me paraît pas un exercice trivial; ne serait-ce que pour constater par où elle y échappe, pour constituer une singularité irréductible à toute mesure.

Mais quel est ce "tout", si souvent invoqué dans la parole et les écrits, et qui surgit dans un univers moderne qui répudie le tout de nos fabrications mentales? Pour Glissant, il s'agit d'une figure poétique - c'est à dire de quelque chose qui existe d'être proféré - ; sa fonction, que l'on pourrait dire hypothétique ou utopique, est de s'opposer à l'Un, à l'Universel, à la "pensée systématique", ces grands loups-garous de la pensée contemporaine; pourquoi? pour créer, en la disant, la somme imprévisibles des diversités et des particularités. Ici, je cite, le texte étant bien plus apte que moi à se proférer dans une frappante maxime:

"La circulation et l'action de la poésie ne conjecturent plus un peuple donné, mais le devenir de la planète Terre. C'est là un lieu commun, qu'il vaut la peine de répéter. Toutes les expressions d'humanité s'ouvrent aujourd'hui et en même temps à la complexité fluctuante du monde. La pensée poétique préserve le particulier, puisque c'est la totalité des particuliers réellement saufs qui garantit seule l'énergie du Divers. Mais un particulier, à chaque fois, qui se met en relation, de manière tout intransitive - c'est à dire avec la totalité enfin réalisée des particuliers possibles." (Discours de Glendon, p. 12)

Chaque mot, pas à pas, mériterait commentaire dans ce passage; je dois cependant me contenter de tirer à grands traits quelques conséquences de ces propositions. La totalité ici invoquée, étant représentation, relève du signifiant. Les mots expression, c'est-à-dire représentation, particulier, c'est-à-dire qui se réfère à un ensemble plus grand, relation qui, même si on peut lui conférer beaucoup de significations dans l'oeuvre, relève aussi de la différence relative que Saussure a découverte comme étant la nature même du langage, tout indique que nous sommes dans l'ensemble clos et fini du signifiant. Et il est effectivement possible de faire, ou de penser comme possible, la somme hypothétique de tous les signifiants du monde (ce mot même -calqué sur le cosmos des Anciens - étant un index de la clôture de l'ensemble). Ainsi, Tout-Monde se référera en particulier à tout ce qui est dit dans le monde - avec un privilège accordé à ce qui est frappé du sceau de la poésie.

Il ne s'en ensuit pas que la totalité se résorbe dans l'universel; je cite encore:

"L'universel est un leurre, un rêve trompeur. Il nous faut concevoir la totalité-monde comme totalité, c'est à dire comme quantité réalisée [c'est à dire, ajouterais-je entre parenthèses comme réalisation de répresentations, qui ne peut être autre que l'addition de tous les signifiants; le mot quantité mériterait lui aussi son commentaire] et non pas comme valeur sublimée à partir de valeurs particulières" (Introduction à une poétique du divers, p. 136)

La proposition de la totalisation possible des signifiants emporte logiquement celle de la relativité absolue des signifiants les uns par rapport aux autres. Il est clair qu'une totalité, si elle n'est pas universelle, doit être relative. Elle ne saurait s'accomplir: "L'errant, qui n'est plus le voyageur ni le conquérant, cherche à connaître la totalité du monde et sait déjà qu'il ne l'accomplira jamais." (Poétique de la relation, p. 33)

"C'est aussi que la poétique de la Relation est à jamais conjecturale et ne suppose aucune fixité d'idéologie" (ibid. p. 44)

Ici apparaît un motif qui contredit celui du relativisme absolu; un motif qui d'ailleurs montre à l'évidence le paradoxe impensable qu'est d'absolutiser le relativisme, car si tout est relatif, rien ne peut l'être, et surtout pas la proposition qui semble établir la domination du relativisme. Le relativisme posé comme absolu serait donc l'une des formes du paradoxe du menteur. C'est que, très clairement - ce que désigne le mot conjectural - le relativisme ne saurait prétendre à la complétude. Il ne peut être tout.

Il faut dès lors profiler en série systématique les maîtres mots qui font échec au relativisme universel, ou, ce qui revient au même, à une totalité que je dirais " catholique "; j'ai déjà mentionné conjectural; j'y ajouterai imprévisible et opaque.

C'est un fait que la mise en lieu-commun de la totalité-monde, chez Glissant, ne saurait constituer une somme qui ferait clôture à sa propre addition:

"Si nous posons le métissage comme en général une rencontre et une synthèse entre deux différents, la créolisation nous apparaît comme le métissage sans limites, dont les éléments sont démultipliés, les résultantes imprévisibles." (Discours de Glendon, p. 13)

Or ceci est l'index même du moderne; je le démontre par une citation qui a l'air de venir d'un tout autre horizon que l'oeuvre de Glissant et semble à première vue sans aucune commune mesure avec sa pensée (mais le moderne, n'est-ce pas la possibilité même de la rencontre , productrice de sens, de différences créolisables, n'est-ce pas, cher Edouard Glissant?):

"Que le scientifique empiriste mathématise et cherche des algorithmes à l'envi: il n'aspirera pas à un algorithme ou à une procédure de démonstration pour l'ensemble de sa science - il n'en voudrait pas s'il pouvait l'atteindre. Il aspirera plutôt à garder une large classe de ses propositions ouverte aux contigences futures. C'est seulement ainsi que sa théorie peut prétendre à une pertinence empirique." (Willard Van Orman Quine, Theories and Things, p. 155)

Vous avez reconnu ici une forme atténuée du théorème d'incomplétude de Gödel; nous devons donc radicaliser ce qu'écrit Quine: en vertu de ce théorème, nulle démonstration pertinente à l'ensemble d'une science n'est atteignable. Nulle science n'est totalisable. Nul énoncé, qu'il soit scientifique ou poétique, ne peut prétendre à réduire entièrement l'imprévisible.

Notons en passant que l'imprévisible n'a pas à être attaché exclusivement à un futur sans figure; il peut aussi venir du passé des oeuvres, dans lesquelles, subitement, nous déchiffrons une prophétie de ce que nous sommes devenus. Là encore, nous échappons à une conception trivialement chronologique.

Il me faut maintenant passer, trop hâtivement, au motif de l'opaque.

"Je réclame pour tous le droit à l'opacité..." écrit Glissant (Introduction à une poétique du divers, p. 71)

À mon sens, mais je peux me tromper, je lis dans l'opacité un synonyme de l'inconscient freudien: c'est à dire, une singularité irréductible à tout discours, qu'il soit représentation poétique ou algorithme scientifique. En d'autres termes, je viens de définir un réel: une singularité impénétrable. Elle s'applique d'abord à l'oeuvre poétique: "Le texte va de la transparence rêvée à l'opacité produite dans les mots." (Poétique de la relation, p. 129)

"La pratique d'un texte littéraire figure ainsi une opposition entre deux opacités, celle irréductible de ce texte, quand même il s'agirait du plus bénin sonnet, et celle toujours en mouvement de l'auteur et du lecteur." (ibid.) Il faut ici la distinguer d'un hermétisme, qui est choix de réserver le texte au petit nombre des initiés; l'opacité est de fait,quoi que nous en ayons, elle existe. C'est pourquoi il me semble difficile de réclamer un droit pour elle, sinon à comprendre cette pétition de principe comme une résistance à toutes les représentations qui prétendent réduire l'opacité sans jamais y parvenir.

Or, autre index de modernité, l'opacité ne désigne pas seulement chaque inconscient particulier, mais aussi la matière qui est l'objet de la science moderne: "Il y a une opacité de la matière qui est par là un incontournable, un infranchissable." (Introduction à une poétique du divers, p. 75)

La résistance ultime de la matière à une description mathématique fait obstacle à la totalisation et rapproche donc le domaine de la conjecture sur l'humain et celui de l'exactitude scientifique. L'inconscient d'un côté et l'incontournable de la matière de l'autre sont les deux versants d'une impossibilité à totaliser. Si, en dernière analyse, les points d'impénétrable respectifs dans les arts et les sciences se recoupent, il nous est interdit de céder au sens commun, qui les conçoit dans une opposition irréductible:

"L'artiste a besoin d'avoir raison au moment qu'il pétrit sa création, le scientifique a besoin de douter, même quand il a prouvé. Ils investissent de la sorte l'inconnu, à partir du monde connaissable." (Traité du Tout-Monde, p. 218)

Ainsi l'imprévisible et l'opaque font-ils obstacle, "incontournable", au motif du tout et du relatif; la figure qui lie la singularité et l'opacité est du même trait celle qui défait et fonde la relation:

"Désindividuer la Relation, c'est rapporter la théorie au vécu des humanités. C'est revenir aux opacités, fécondes de toutes les exceptions, mues de tous les écarts..." (Poétique de la relation, p. 211)

Sur ce fond d'opacité et de singularité, le rêve du Tout-Monde apparaît, comme loi non des généralités, mais des exceptions; en d'autres termes, la singularité est une exception à la loi à laquelle pourtant elle appartient; seule manière, à mon sens de comprendre un dit tel que celui-ci:

"Le Tout-Monde, qui est totalisant, n'est pas (pour nous) total." (Traité du Tout-Monde, p. 22)

Ou encore:

"Le monde comme totalité, qui est si dangereusement proche du totalitaire. Aucune science ne nous en procure une opinion réellement globale, ne nous permet d'en apprécier l'inouï métissage, ne nous fait connaître comment sa fréquentation nous change." (id., p. 119)

Ou encore:

"Redisons-le opaquement: L'idée seule de totalité est un obstacle à la totalité." (Poétique de la relation, p. 206)

Par sa prise en compte d'un réel impénétrable qui échappe à toutes nos représentations, l'oeuvre de Glissant appartient bien à la modernité (nous voilà rassuré sur ce point!). À mon sens, mais Glissant me reprochera probable de tirer la couverture de mon côté, elle en est la radicale exacerbation. Sa généalogie n'est pas le mythique de l'Antiquité , mais le pas-tout qui s'affiche dans la Torah quelque treize siècles avant "notre" ère, et que je résumerai en citant le Midrash: "Dieu est le lieu où le monde existe, et le monde n'est pas le lieu où Dieu existe." (Genesis Rabba, III, p. 7)

L'oeuvre appartient d'autant plus à la modernité qu'elle s'efforce de forger un mythe du tout sur fond de cette reconnaissance: un tout dont elle sait qu'il ne saurait s'accomplir. Et je dirais: c'est un trait essentiellement moderne de rêver, mythiquement, à un tout dont on sait qu'il échouera -cet échec étant la garantie de sa pertinence.

Nous aurons donc effacé le cercle ou la sphère globalisants du cosmos antique, pour rejoindre le cercle de l'univers moderne, dont Alain de Lille (certes anachroniquement par rapport à l'émergence de la science galiléenne) donnait la formule au douzième siècle en l'appliquant à Dieu, cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part, pareil à ce lieu qui "s'agrandit de son centre irréductible, tout autant que de ses bordures incalculables." (Traité du Tout-Monde, p. 60)

"Le cercle s'ouvre à nouveau, en même temps qu'il se forme en volume. Ainsi la relation est-elle à chaque moment complétée, mais aussi détruite dans sa généralité, par cela même que nous mettons en acte dans un lieu et un temps particuliers. La Relation détruite, à chaque instant et dans chaque circonstance, par cette particularité qui signifie nos opacités, par cette singularité, redevient relation vécue. Sa mort en général est ce qui fait sa vie en partage." (Poétique de la relation, p. 219)

Il y a là, à demi-mot, une indication précieuse sur la nécessité du mythe; si nous concevons la modernité comme amincissement toujours plus puissant de la singularité de tous les sujets de la terre, il est clair que ce thinning est insupportable. Force nous est donc de nous réfugier dans l'imaginaire; le mythe, que nous savons infiniment périssable, devient le seul recours contre l'abolition du sujet, contre le rétrécissement de la singularité que nous impose, bon gré mal gré, la science moderne.

C'est la grandeur de Glissant que de construire ce mythe périssable, aux lecteurs imprévisibles.

 

Retour en haut de page