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Cette chose que je ne saurais voir
Interview
par Olivier Michelon, Journal des Arts, no. 121, février
2001. Mêlant une intuition visuelle à une connaissance érudite de la théologie chrétienne, Alexandre Leupin amène au regard du lecteur de Phallophanies, la chair et le sacré, une chose jusque-là invisible: la représentation d'un phallus géant sur le corps du Christ. Médiéviste, professeur d'État à l'université de Louisiane, l'auteur nous livre dans cet entretien les clefs d'une hypothèse qui ne manquera pas de susciter résistances et interrogations. Votre ouvrage s'appuie sur la découverte d'une "Chose", un phallus que vous décelez en lieu et place de l'abdomen du Christ dans nombre de représentations de la Crucifixion. Qu'est ce qui a porté votre regard sur cette forme, si évidente dès qu'elle est pointée ?
Un ami, il y a fort longtemps, a attiré mon attention sur lombre phallique. À cette époque, encombré de préjugés anticléricaux, je tenais la Chose pour une blague, une projection subversive. Jy résistais donc. Cette résistance a été levée peu à peu. Dabord par ma propre réflexion sur lincarnation et les idoles (voir Fiction et Incarnation et La passion des Idoles 1), ensuite par louvrage de Steinberg, La sexualité du Christ. Il est clair quune fois repérée, et soutenue par le discours de la théologie, la Chose apparaît partout, affirmant son existence par sa quantité. Il est évidemment crucial que lon puisse confirmer cette apparition par le discours théologique, pour éviter le piège de faire de la Chose un test de Rorschach, un fantasme, une pure projection. Ceci dit, il ne sagit pas de soumettre la peinture au corset dune application de la religion. Bien au contraire, la peinture ici excède le dogme, elle en dévoile-revoile le sens le plus profond. Vous admettez toutefois que cette forme aisément discernable tend à disparaître dans le même mouvement, comme une ombre. Quel est le statut de cette vision?
Nous ne sommes pas ici dans liconographie classique, dans un repérage dobjets empiriques identifiables; la Chose est à la fois visible et invisible, elle est une parfaite synthèse du dogme de lincarnation; celui-ci suppose que nous ayons une image de notre corps humain, mais aussi que le sens de cette incorporation (le désir quelle cache dans la chair) nous soit dérobé et inconscient. Si vous voulez, la Chose est à la fois iconodule il nous faut nous représenter et iconoclaste cette représentation est toujours insuffisante par rapport à ce quelle vise. Ce que visent les tableaux, cest un réel, une vérité, mais celleci, les brosses du peintre nécessairement y manquent. Cest la seule quête qui importe. Pareille hypothèse suppose une méthode d'histoire de l'art qui n'hésite pas à recourir à l'anachronisme, une méthode utilisée par Daniel Arasse et Georges Didi-Huberman dans leurs derniers ouvrages. Comment vous situez-vous ?
Aussi bien Arasse que Didi insistent sur le contenu latent (la vérité) de lart. Sans doute parce quils sinspirent, tout comme moi, de la psychanalyse. Ceci posé, la notion danachronisme nest pas ici celle qui convient. Une autre conception du temps que la linéarité de lhistoire (de lart) nous est nécessaire. Une conception qui fait sa part à lanticipation (lincarnation débouche avec un retard imprévisible sur la Chose à Daphni ou chez Raphaël et Rouault ) et la compréhension rétroactive (ah, cétait donc cela que voulaient dire ces tableaux). Impossible de prévoir que le dogme de lIncarnation va mettre dix-sept siècles à engendrer la révolution scientifique, par exemple; impossible même de prédire que cela se passera. Rétroactivement, la révolution scientifique révèle que lincarnation, cétait aussi (entre autres) sa possibilité. En peinture, la Chose du Christ était là, potentiellement, dès Sa parole. Elle met dix siècles à se montrer, et, par effet rétroactif, nous comprenons quIl avait aussi cela à nous dire : par exemple que nous ne pouvons éviter la castration en sacralisant la sexualité; ou encore que nous ne pouvons vivre sans images, mais quil faut nous garder den faire des idoles. En dernière analyse, ce double mouvement danticipation et de rétroaction pointe vers quelque chose qui, comme linconscient freudien, est radicalement hors du temps ce qui ne veut pas dire immortel ou éternel.
Vous insistez largement sur l'antagonisme entre la sacralisation païenne du phallus et la conception chrétienne de la sexualité. Comment celui-ci se manifeste-t-il dans la représentation? La représentation d'un phallus hyperbolique dans une Crucifixion n'a pas les mêmes buts qu'une statue de Priape mais peut-on parler d'une survivance des formes ? La figuration de la "Chose" dépasse les styles et les époques, elle court de l'art byzantin au XXe siècle. Vous citez l'exemple d'une Crucifixion de Georges Rouault. Comment décrire ces passages ?
La survivance des formes est phénomène favori des historiens de lart, qui aiment à pointer par exemple la ressemblance entre une mère païenne avec son enfant sur les genoux et la Vierge présentant Jésus enfant. Elle nexplique cependant rien. Même et surtout si la représentation est identique, le contexte (le dehors de limage, si vous voulez) en modifie le sens. Un sanctuaire païen (un forme) peut devenir quelque chose de tout différent (une église chrétienne), prendre un sens tout autre par simple aspersion deau bénite et consécration, sans quune seule pierre en soit bougée. De même, il faut décider, du dehors de limage, si nous sommes devant une idole ou une icône. Notez que la Chose du Christ ressemble à un phallus, mais ne le représente pas tout à fait. Elle a un côté invisible, dissemblant. Cest ce que jappelle un homonyme: une représentation à peu près similaire, ou même un libellé parfaitement identique, comme le phallus et le Christ conçus tous deux comme "Sauveurs du monde", mais qui désignent quelque chose de tout autre. Picasso, dans son retour aux mythes du paganisme, apparaît par contre comme une survivance (dans sa pensée et non dans sa forme évidemment); il opère quant à lui une synonymie.
La "Chose" est-elle une forme symbolique ?
Je dirais forme dun symbole toujours perdu. Cest cette soustraction inaugurale qui facilite sa circulation partout et à toutes les époques.
Interview
par Olivier Michelon, Journal des Arts, no. 121, février 2001. |