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Les pompes funèbres de l’oralité : féodalité dans les Serments de Strasbourg et La Chanson de Roland
Paru dans PRIS-MA, Tome XXII / 1 et 2, n° 43-44, Janvier-Décembre 2006, pp. 87-97.
La plupart des théories de l’oralité et de l’écriture effacent la dimension symbolique et potentielle de la langue, pour s’attacher aux résultats actuels, sans remonter à ce qui les structure. En d’autres termes, le contenu de la représentation, c’est-à-dire l’actualisation de la structure linguistique par un écrit ou une parole, vient masquer le fonctionnement de cette structure même. Du même trait, la parole et l’écrit sont compris comme des déformations d’un sens qui les précède et qu’elles expriment plus ou moins bien. Une conception plus rigoureuse fait de la parole et de l’écriture l’actualisation fictive d’une mise en scène du sens, sans laquelle le sens et la signification ne peuvent exister. À cet égard, l’oralité est toujours cadrée par une structure sous-jacente.
Quelques mots sont ici nécessaires pour décrire schématiquement les conditions historiques dans lesquelles se joue la dialectique de l’oralité et de l’écriture médiévales. Pendant toute la période, l’alphabétisation ne louche jamais plus de 5 à 10 % de la population. En 1850 encore, en France, après la refonte de l’enseignement scolaire par les décrets révolutionnaires de 1794 et Napoléon, seuls 60 % de la population était alphabétisée.
La société médiévale, après l’effondrement de l’empire romain, avait toutes les caractéristiques d’une situation post-coloniale, en particulier sur le plan linguistique : elle vivait dans un état d’apartheid culturel et de colinguisme (1), où une minuscule élite de clercs, parlant et écrivant une langue internationale, le latin, aussi bien que leur vernaculaire maternel, détenait le monopole du pouvoir symbolique (sans lequel il n’est aucun pouvoir), que celui-ci fût ecclésiastique, temporel ou juridique. De l’autre côté, une immense majorité d’illettrés, exclue du privilège de la lecture et de l’écriture, et soumise au monopole de l’échange écrit qui est le privilège de la classe des alphabétisés ; tout illettré que l’on fut, le moindre transfert de propriété, pour prendre un exemple, exigeait une validation écrite par un clerc.
En outre, entre le IXe et le XIIe siècle, il est facile d’observer l’emprise grandissante de l’écriture sur l’oralité, que ce soit dans le domaine juridique, religieux ou littéraire. Cette montée de l’écriture doit être décrite comme explicitation de la structure symbolique au travail dans la langue. De plus en plus, les pactes symboliques sont concoctés dans un laboratoire d’écritures qui soumet la parole aux constrictions et à l’exactitude du graphème. La fabrication et la diffusion du sens sont prises dans un schéma dont la complexité dépasse de bien loin celle d’un passage simple de l’oral à l’écrit, les deux domaines étant dans une situation d’intrication réciproque.
Observons tout d’abord que la structure symbolique et potentielle de la langue peut être modifiée, non seulement par l’évolution que démontre la phonétique historique, mais aussi par les avatars (actes de parole ou d’écriture) qui l’actualisent. D’autre part, comme l’ont montré dès longtemps Bernard Cerquiglini, Renée Balibar (2), rien n’empêche qu’un calcul d’écriture produise une fiction d’oralité, voire même une fiction de langue. De toute évidence, dès lors qu’un dialogue figure dans un manuscrit ou un texte, il relève des calculs que l’écriture opère sur sa propre fiction. En ce sens, la voix dans l’écrit est toujours prosopopée, fiction de voix, qui symptomatise la nostalgie de la présence.
En troisième lieu, le sens, en tant que nous y accédons seulement et toujours par l’entremise de la trace écrite laissée par les litterati, est toujours mis en scène par l’écriture : telle est la condition contraignante de l’exercice de notre profession de médiévistes.
Enfin, les conditions de création et de diffusion qui déterminent l’écrit littéraire médiéval sont mixtes : le texte se soumet à l’euphonie, aux verbis ad audiendum iucundis (« les mots plaisants à l’oreille ») prônés par Cicéron (3). Ce jugement esthétique passe dans la vocalisation de l’œuvre devant son public : le texte écrit inscrit dans son cadre les conditions mêmes d’une performance orale, à l’époque seule capable de lui assurer une large diffusion.
Ce n’est pas seulement sur le plan politique que le Moyen Age est homologue presque parfait d’une condition post-coloniale. Sur le plan linguistique, entre le IVe et le XIIe siècle, l’éclatement de la latinité dans les langues de la Romania est une véritable créolisation, qui voit apparaître une foule de parlers qui constitueront plus tard le fondement d’identités nationales. Il n’y a que deux dissemblances d’avec les Créoles contemporains : la temporisation médiévale des transformations et des émergences, due à l’extrême lenteur des communications de l’époque, au regard de la quasi-instantanéité de la communication mondiale contemporaine ; et la présence, continue jusqu’au XVIIe s., d’une langue internationale prenant en charge les échanges juridiques, scientifiques et religieux, à savoir le latin, et d’une institution centralisante, celle de l’Église catholique.
Quoiqu’il en soit, lorsque les lettres du Moyen Age doivent inventer une écriture pour les langues maternelles qui surgissent dans leur culture, ils se trouvent confrontés aux mêmes problèmes que nos créolisants d’aujourd'hui : sons mal identifiables à partir d’une autre langue, problèmes de transcription et de représentation. Autant que nous le sachions, ils réussiront à éviter d’en venir aux mains, au contraire des dignes universitaires (que je m’abstiendrai de nommer) qui, il y a quelques années, lors d’un colloque (dans une université dont je tairai le nom), se battirent à propos de la transcription du Créole ; les érudits, sous une apparence bonasse et pacifique, sont parfois violents.
Il faut aussi rappeler qu’il existe au Moyen Age une longue tradition de réflexion sur la voix et la langue, qui enrichit celle qu’avaient engagée les rhéteurs et grammairiens romains. Curieusement, lorsqu’on parle de l’oralité médiévale, ces références sont passées sous silence, et l’on va chercher des paradigmes partout ailleurs plutôt qu’à la source. Or, le Moyen Age philosophique chrétien était conscient de la structure matérielle qui soutient la langue et ses actualisations, depuis le De doctrina Christiana et le De magistro de Saint Augustin ; pour faire court, disons que le Moyen Age était en majeure partie réaliste, d’Augustin à Abélard ou saint Thomas. Ainsi, pour Abélard, la vox, actualisation du langage (signifiant, dirions-nous au XXIe s.), signifie le concept, dénote la « definitio sententia » (le signifie), et évoque la « res », la chose (4).
Par ailleurs, vox, dans la philosophie médiévale et chez Abélard, désigne aussi bien la parole que l’écrit : le concept rassemble toutes les manifestations matérielles de l’actualisation de la langue dans sa dimension de signifiant. Pour en arriver au matérialisme linguistique d’un Saussure ou d’un Lacan (5), il suffit de concevoir la structure linguistique comme une extériorité symbolique, cause des choses du monde (c’est-à-dire de leurs représentations), et non plus comme l’expression d’une intériorité d’une âme et d’une présence (conception qui se noue au Moyen Age autour du Maître intérieur augustinien, le Christ).
Deux textes paradigmatiques serviront ici à illustrer cursivement les négociations que l’oralité et l’écriture engagent en ces moments passionnants du Moyen Age, où naissent tout ensemble les langues nationales, et donc les nations, et les littératures vernaculaires : les Serments de Strasbourg (842) et la Chanson de Roland (-1070-1170).
Comme l’ont démontré Renée Balibar et Bernard Cerquiglini, les Serments de Strasbourg, concoctes par des clercs carolingiens, créent une langue artificielle, baptisée « lingua romana », qui incorpore des traits dialectaux destinés à couvrir l’ensemble des territoires de langue d’oc et d’oïl. Cette langue fictive est ensuite vocalisée par Louis le Germanique (en parallèle avec Charles le Chauve, qui déclame la « traduction » en germanique), aux fins de confirmer aux chefs de guerre et à leurs troupes rassemblées à Strasbourg qu’ils respecteront le pacte d’entraide mutuelle contre leur frère Lothaire. Les voix des rois actualisent une manipulation d’écriture (une fiction) qui, pour la première fois, identifie la langue comme critère d’appartenance identitaire à une nation. Nithard, dans L’histoire des fils de Louis le Pieux (6), rend les Serments en style direct, dans une hypotypose qui recrée les gestes des protagonistes : nous n’avons aucune peine à imaginer Louis le Germanique, revêtu de ses insignes de souveraineté et de capitainerie, désignant Cist meon fradre Karlo et vice-versa.
Or, les Serments ne sont nullement une transcription maladroite d’une koiné orale et vernaculaire, inexistante à l’époque. Bien au contraire, ils relèvent d’un calcul d’écriture, fabriqués par les clercs multilingues qui entourent les deux rois carolingiens. Ces lettres prophétiques produisent dans l’écriture une série d’innovations hardies : en premier lieu, la vocalisation des Serments par les deux rois prend la place de l’hommage féodal qui cimente la relation réciproque du suzerain au vassal. En second lieu, une nouvelle forme de sujétion, plus abstraite, plus générale et plus efficace que l’hommage féodal se met en place : tous ceux qui parlent le germanique seront sujets de Louis, et ceux qui parlent « roman » seront assujettis à Charles le Chauve.
Ainsi naît prématurément l’idée même d’une nouvelle entité communautaire : celle de la nation en tant qu’elle est le lieu où tous parlent une langue identique. En effet, les Serments discriminent deux communautés (les Francia occidentalis et orientalis, futures France et Allemagne) selon une opposition symbolique à la fois minimale et surpuissante : celle qui sépare deux parlers. Ce principe de différentiation (une langue = une nation) est pour nous comme une nature, mais il fut un temps où il n’avait aucune vertu d’évidence. Il revient aux clercs carolingiens de l’avoir écrit, c’est-à-dire fait exister (car il n’est nulle chose, hormis l’inconscient, qui existe dans le domaine humain sans qu’elle soit proférée).
Il s’agissait sans doute pour les clercs de Louis le Germanique et de Charles le Chauve d’échapper à l’enfer de conflits que la féodalité salique générait par sa structure même, en l’absorbant dans un concept plus abstrait, plus homogène et plus extensif, celle de l’état-nation. Les oralités germanique et romane sont ici subjuguées et relevées (dans le sens d’une Aufhebung hégélienne) par l’écriture juridique des clercs latins.
Cette innovation est bien entendu une prématuration. Dès le traité de Verdun (843), les héritiers de Louis le Pieux reviennent aux formes traditionnelles de l’assujettissement féodal et le critère linguistique n’est plus l’agent discriminateur des territoires. Il n’en reste pas moins, comme chacun sait, que la nouveauté des Serments fera son chemin dans l’histoire, dès le XIIe s. (ou le XIe, puisque nous devons considérer la Chanson de Roland comme l’une de ses stations fondatrices), pour aboutir au XIXe s. à l’homogénéisation finale de la langue et de la nation avec l’école laïque de Jules Ferry. Et ce n’est que par illusion rétrospective que nous pouvons accuser les clercs carolingiens d’avoir créé deux des nations qui, jusqu’en 1945, seront au cœur des conflits parmi les plus sanglants de l’histoire humaine.
Quelles sont alors les différences qui démarquent la situation postcoloniale et créolisante dans laquelle surgissent les Serments par rapport à la modernité ? Se dégage une série d’homologies : érudits carolingiens qui ne cèdent rien en compétence aux universitaires contemporains, brassage et frottement des langues et des peuples, découpage des territoires selon un principe identitaire fondé sur la langue maternelle. Sur le plan linguistique, l’instance centralisante et universalisante du latin, qui permettait de clarifier, d’articuler et de positionner les parlers vernaculaires entre eux a été remplacée par le globish (global English). Ce parler (sabir ou pidgin, comme on veut), comme le latin international du Moyen Age, n’est pas une langue maternelle. À sa différence, le globish ne permettrait pas à un Duns Scot de discourir de la transsubstantiation ni à un Geoffroi de Vinsauf d’écrire la Poetria Nova. Mais il permet aux langues et aux peuples de communiquer entre eux sur le plan scientifique et commercial ; il est à cet égard l’équivalent du bas latin véhiculaire et oral (en opposition à la latinité écrite des derniers siècles de l’empire du christianisme), qui ne laissa pas d’œuvres, mais permis à toutes les colonies de l’ancien empire romain de s’entendre entre elles. Quant à l’Église catholique, elle ne peut plus prétendre à l’universel et il n’y a plus en France d’empire et de clercs carolingiens en charge des destinées du monde.
D’où, certainement, une confusion babélique, mais aussi un ensemble plus souple et plus riche de possibilités, où le parler et l’écrit qui l’emporte est la langue du commerce mondial et, de plus en plus, celle de la science et de la technique : l’anglais, et ses différents sabirs et pidgins spécialisés (étant entendu que le seul langage universel contemporain est celui de la science ; mais celui-ci ne laisse aucune place au sujet parlant, vu qu’il l’efface).
Ainsi, toutes les démarches en faveur de la « prééminence du français dans le monde » ne peuvent apparaître que comme une caricature de la primauté intellectuelle et politique de la France qui naquit entre le IXe et le XIIe s. pour expirer à Waterloo. Les efforts gaulliens, dans cette optique, relèvent au mieux du mythe, au pire du fantasme (7). Le rôle de la gestion symbolique et linguistique du monde est aujourd’hui dévolu à une communauté anglophone de 500 millions d’âmes (8), qui à l’avantage (ou peut-être l’inconvénient) d’être à la fois infiniment diverse et décentralisée. Devant cette suprématie du globish dans les échanges internationaux, il semble bien que la francophonie doive réviser ses ordres de marche (9).
Mais revenons à une ère plus ancienne. On peut inscrire la Chanson de Roland dans le droit fil de l’héritage prophétique légué au Moyen Age par les Serments de Strasbourg : elle est la diffusion de l’acte de naissance prématuré de cette entité nommée France, qui fut fabriquée par les clercs carolingiens. Pour cette œuvre, il s’agit en effet de réaliser dans l’écriture et sa vocalisation à l’usage des analphabètes, la fondation de l’état-nation qu’avaient anticipée les érudits carolingiens. Et, de fait, ce texte épique est le premier en date où les mots « France » et « français » accèdent à la dignité et au pouvoir prestigieux de l’écrit, pour constituer un système d’oppositions structurelles par rapport au latin, à l’anglais et au germanique. La Chanson de Roland est donc bien le laboratoire où s’élabore politiquement et juridiquement, pour les siècles à venir, la notion de France, sur la base de discriminations linguistiques. D’abord par rapport au latin, qui unissait et distinguait politiquement le legs de l’empire carolingien, la Germanie et la France comme Francia occidentalis et orientalis. Puis par rapport à tous les autres vernaculaires, anglais, germain, breton et provençal y compris.
Puisqu’il s’agit de diffuser la fondation juridique de la France par un écrit inaugural, nul ne devrait être surpris de retrouver dans le texte une réflexion subtile et profonde sur la relation de la voix à l’écriture.
En première lecture (et contrairement à toutes les hypothèses sur une origine orale de la Chanson de Roland), l’ensemble des actes du texte est commandé par des modèles écrits et doit déboucher sur un écrit qui sera vocalise (10): on a rarement remarqué combien le texte était clair sur les conditions de sa création et de sa diffusion. La geste francor (785) (11), non des Français, mais des Francs, c’est-à-dire la peuplade germanique qui gouverna la France en ses débuts, présent tous les éléments de la conduite féodale des combattants de Roncevaux. Plus, les exploits de Roland (1013) doivent se constituer en « example », c’est-à-dire, plus même qu’en « exemplum », en l’objet même que le latin de l’époque utilisait pour designer un manuscrit, exemplar, avec toutes les connotations morales qu’un tel vocable implique. La voix et les gesta de Roland sont l’actualisation d’un code féodal écrit, d’une geste qu’il ne faut pas démentir, et qui constituera une addition au texte de la geste Francor.
Cependant, nous n’en sommes pas encore au point où tout est géré par l’écrit. Bien au contraire, la geste doit être confortée et vérifiée par des actes, des voix supportées qui supposent toujours la présence réelle d’un corps. Tout comme dans les Serments de Strasbourg, ce qui a été fabriqué par le litteratus doit être vocalisé par l’actant de la fiction. Mais encore, le texte mime par cette généalogie de l’écriture les conditions mêmes de sa transmission au public médiéval : écriture par le mystérieux Turoldus, puis vocalisation (chantée) devant un public dont une fraction seulement est capable de le lire. À chaque fois, que ce soit dans la fiction ou dans le réel, la voix et le corps sont cadrés par le jeu de l’écrit. Mais, pour le moment, ils restent absolument indispensables à l’authentification de l’écrit par la présence. De l’écrit, à la voix, à l’écrit, tel est le parcours initial du sens dans la Chanson de Roland.
Mais quelque chose va arriver, un événement monumental quoiqu’à peine perceptible si l’on ne scrute pas le détail de la mécanique subtile de l’œuvre ; un événement qui signe l’homologie des métamorphoses de la transmission par rapport à celles de la structure politique que Peter Haidu a fort bien analysées (12). Peu à peu, la voix et la présence vont se trouver en butte à une suppression radicale, homologue exact de la mise en place, sur les mines de la féodalité internationale, de l’état-nation défini par le critère linguistique du français. En parallèle, il s’agira aussi, bien entendu, de substituer à la geste des Francs, geste Francor (gesta Francorum), celle des Français, c’est-à-dire, subrepticement, de faire de la source authentique de la polis rien d’autre que la Chanson de Roland telle qu’en elle-même, au détriment de tous les textes qui l’ont précédée.
Quand Charlemagne ensevelit Roland, c’est en même temps la féodalité « franque » qu’il enterre. Il parachèvera cette suppression en faisant écarteler Ganelon et massacrer toute sa famille prise en otage. Il se débarrassera aussi de la féodalité sarrasine dans la seconde bataille. Ainsi seront réunies les conditions d’un état-nation où, en lieu et place du lien vassalique, régnera un roi sur un ensemble de sujets indistinctement confondus.
En parallèle avec cette ascendance d’une nouvelle forme de pouvoir, la Chanson de Roland démet la voix et la présence indispensable au fonctionnement de la féodalité pour les soumettre au règne de l’écriture.
Rien ne l’indique mieux que la destinée textuelle de l’olifant de Roland. L’olifant, substitut artificiel à la « naturalité» de la voix permet, à Roncevaux, au vassal Roland d’appeler au secours son suzerain. Non sans un délai qui permet au capitaine de la marche de Bretagne de préserver son honneur et celui de sa famille : il est mort sur le champ de bataille sans avoir reculé devant l’ennemi. Entre l’ignominie d’avoir failli à sa mission et appelé son suzerain au secours, et l’honneur de son lignage et de sa geste féodale, Roland a sciemment choisi. L’olifant a aussi tué un Sarrasin qui voulait s’emparer de Durendal ; le coup a provoqué sa fendure et sa défiguration, l’or et les pierres précieuses qui l’ornaient en sont tombés (v 2295-6). Autant dire que la « dorure » rhétorique qui enserrait le souffle de la féodalité se défait.
Enfin, l’olifant est l’instrument du suicide de Roland ; nul Sarrasin ne pourra se prévaloir d’avoir porté ne serait-ce qu’un seul coup sur le corps du comte capitaine : il s’est tué en expirant, littéralement, dans l’olifant : ultime exhalation de la voix et du corps qui confirme la geste féodale des Francs.
Charlemagne place l’olifant sur un autel à Saint-Seurin de Bordeaux : il devient reste et valant-pour de toutes les valeurs féodales qu’incarnait Roland. Simultanément, l’empereur l’emplit d’or et de pierreries : la dorure externe et chue, perdue par le coup porte par Roland au Sarrasin, sert désormais à étouffer le spiritus intérieur. La voix de la féodalité est enterrée en grande pompe, il est impératif que son souffle ne puisse revenir où et quand il veut.
Tout ce rituel vise à donner à Charlemagne le pouvoir d’écrire sa propre geste avec l’épée Joyeuse, en minéralisant la voix de la féodalité. Celle-ci devient relique, et fera place à l’écriture bureaucratique du pouvoir désormais centralisé.
Subitement, le texte, si disert et si précis sur sa création et sa diffusion fictives quand il s’agit de Roland, se tait sur les conditions de sa transmission quand Charlemagne en vient à occuper le devant de la scène. Par exemple, les références authentifiantes qui validaient la geste (et l’inceste de Charlemagne) sont-elles aussi effacées de la mise en abyme. Ce silence est un symptôme, il doit donc être soumis à interprétation.
Ainsi, si Durendal est l’actualisation de la Geste Francor et littéralement l’écrit selon les exigences de son éthique féodale (13), Joyeuse, l’épée de Charlemagne ne semble plus écrire les gesta en référence à un texte passé. En outre, et c’est révélateur par comparaison au destin textuel de l’olifant, Durendal l’infrangible disparaît de l’horizon de l’œuvre sans que la Chanson n’en souffle mot.
Qu’en penser ? Tout simplement, que la Chanson de Roland s’est furtivement substituée à tous les autres textes qu’elle citait comme autorité et est devenue la source duplique de son propre dire.
Comment ne pas voir aussi la rigoureuse homologie de cette commutation avec le changement idéologique, politique et juridique qui transforme Charlemagne de primus inter pares féodal en monarque absolu de l’état-nation ?
Il s’ensuit un repositionnement de la voix. Bien entendu, celle-ci ne disparaît pas, ni du texte, ni du royaume de France. Mais elle est désormais cadrée par le jeu des écritures du pouvoir que la Chanson de Roland rend discrètement possible.
Sortons du texte pour en voir les effets dans l’histoire. Un seul exemple ici suffira, celui de Philippe Auguste, qui régna de 1180 à 1223, c’est-à-dire peu après la date putative (1170) du manuscrit d’Oxford.
Trois initiatives ici illustreront l’emprise de l’écriture de l’état-nation ; en premier lieu, le passage, en 1191, de rex Francorum à rex Franciae pour designer le roi de France (regnum Franciae) dans les actes de la chancellerie royale : le souverain n’est plus l’héritier des carolingiens qui conduisaient les Francs, aussi bien de langue romane que de langue germanique, il est devenu roi de la France. Mais « ce règne de France », la Chanson de Roland l’a déjà écrit et inscrit en vernaculaire au cœur de son projet.
En second lieu, en 1194, à Frêteval, ayant été pris en embuscade par les troupes de Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste a égaré son bagage qui comprenait les archives royales. Il décide de les soustraire aux aléas de la guerre et les dépose au Louvre, aux côtés du trésor royal : les écritures administratives sont devenues aussi, sinon plus précieuses que les richesses matérielles du royaume, et elles occupent un lieu central et inamovible, avant même que la cour royale, nomade à cette époque, se fixe à Paris.
Enfin, tout comme Charlemagne avait désigné un champion personnel, Thierry, pour soutenir ses préventions contre Ganelon, en passant outre tout à la fois au conseil de ses pairs-vassaux et à leur recommandation d’abandonner le cas juridique contre Ganelon, Philippe Auguste institue un corps de fonctionnaires relevant de la seule couronne, les baillis et les prévôts, qui deviendront plus tard les tout-puissants intendants de l’Ancien Régime.
En d’autres termes, le programme politique de centralisation sous l’égide d’un monarque absolu (14), dont l’épopée jette les fondations, sera réalisé, non sans régressions et désordres, par l’histoire de France elle-même. La révolution française, jacobine et centralisatrice, n’y dérogera nullement.
J’ai pu le constater personnellement, l’idée qu’une profération poétique puisse engendrer un mouvement historique répugne absolument aux historiens ; mais enfin, les faits (textuels) sont les faits : la Chanson de Roland, ce sont les prémices de la modernité de la France politique et idéologique ; c’est-à-dire, un jeu d’écritures, un chiffrage (15) qui enserre, positionne et définit le sujet politique dans ses rets, aux dépens de la voix et de la présence.
(1) Voir Renée Balibar, Le colinguisme, Que sais-je ? 1993.
(2) Bernard Cerquiglini, La naissance du français, Que sais-je ? 1991 ; Renée Balibar, L’institution du français, PUF 1985 ; voir aussi Gerold Hilty, 1973, ‘Les origines de la langue littéraire française, Vox Romanica 32, 254-271 ; Gerold Hilty, « Les Serments de Strasbourg et la séquence de sainte Eulalie », Vox Romanica XXXVII, p. 126-150 ; Gerold Hilty, « Les plus anciens textes français et l’origine du standard », in Ecritures, langues communes et normes, p. 9-16, éditeurs Pierre Knecht et Zygmunt Marzys, Droz, Genève 1993 (Actes du colloque tenu à l’Université de Neuchâtel du 21 au 23 septembre 1988).
(3) De Oratore 1, 213, Belles Lettres, Paris 1967.
(4) Umberto Eco, Kant et l’Ornithorynque, Grasset, 1999, p. 418. L’ensemble de l’appendice « Sur la dénotation » est précieux pour tout ce qui se développe ici.
(5) Voir sur les relations étroites de Lacan à la pensée médiévale, et particulier à son réalisme linguistique mon article « Médiévisme et psychanalyse », Perspectives Médiévales, numéro jubilaire de la société de langues et de littératures médiévales d’Oc et d’Oïl, mars 2005, p. 319-36.
(7) On notera l’impressionnante continuité, en France, du nationalisme culturel qui est né dans la Chanson de Roland ; tour à tour, Joachim du Bellay, Chateaubriand, le de Gaulle des Mémoires se font l’écho de cette vision quasi mystique de la France, nourricière non pas tant par sa terre que par ses lettres.
(8) Sans compter les anciennes colonies de la couronne britannique où l’anglais est la langue officielle ; dans ce cas, on arrive vite à un chiffre d’un milliard à un milliard et demi d’anglophones.
(9) Voir le récent et passionnant ouvrage de Robert Chaudenson, Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française, L’Harmattan, 2006.
(10) Pour plus de détails, voir mon ouvrage, La passion des idoles, Paris, L’Harmattan, 2000, chapitre V.
(11) Celle que Charlemagne avait fait mettre en écrit.
(12) Dans The Subject of Violence ; The Song of Roland and the Birth of the State, Indiana University Press, 1993. C’est pour moi un sujet de perpétuelle stupéfaction qu’aucun éditeur français n’ait entrepris la traduction et la publication de ce texte capital.
(13) Selon le vieux topos de l’écriture de sang.
(14) Qui connaitra son apogée sous Louis XIV.
(15) Qu’il soit aujourd’hui numérisé ne fait qu’en accroitre la puissance. L’auteur tient à remercier le professeur Bernard Cerquiglini pour ses précieuses suggestions.