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Edouard Glissant: L'oeuvre-mangrove

 

Paru dans art press, no. 229, novembre 2000

 

Je choisis de rassembler l'opus (qui se diffracte en tous genres: poésie, théâtre, roman, essai) sous la figure symbolique d'un arbre, la mangrove: plante tentaculaire et pionnière, qui inaugure la terre en la conquérant sur la salinité maritime, en Martinique, en Floride (dans l'espace de la plantation) en poussant des racines dans le sable à partir du tronc. Il est émouvant de voir la plante lancer ses rejetons au large, sur les hauts-fonds, avec une fragilité, une précarité qui sont seulement d'apparence: bientôt, une île, un archipel surgissent, là où rien n'était auparavant que la surface de la mer écrasée de moiteur tropicale; et tout ouragan est défié avec une patience liminaire.

Car Glissant s'est fait exister dans son écriture-archipel par la vertu d'une décision, d'un geste, d'un courage inauguraux: celui de prendre la plume là où nul modèle n'avait préalablement colonisé le territoire littéraire. Qui réduit en effet l'oeuvre à un ensemble de déterminations externes (l'esclavage, la colonie, le terroir, la misère, les influences) n'y verra goutte: Glissant n'existe que de s'être détaché de tout environnement - quitte à y revenir pour le manifester - , mimant par là l'arrachage au terroir originaire de l'Afrique que subirent, dans la terreur et le sang, les ancêtres esclaves. Pour nommer ce dont l'origine s'est perdue, pour baptiser ce que personne n'avait perçu, il a fallu s'en couper, radicalement. A ce prix était le pouvoir de nommer.

Et maintenant foisonnent les noms, épandus en feuillages virtuoses et luxuriants, "les noms surgis, non pas grossis dans la mémoire de ces cent cinquantes années tombéees en gouffre, mais comme engendrés par la pente, ou peut-être sécrétés au trou de l'oeil muet du monde, ou jaillis du puits sans fond où les boulets changèrent en perles dans l'entraille des noyés" (Malemort).

Il n'y avait pas ou plus de père légitime, et donc pas de fils ou de fille non plus: "Il te demandait quel est ton père et le père de ton père jusqu'à la septième ligne et pas un ne pouvait répondre, et pas un ne pouvait répondre, pas un ne pouvait dire voici mon descendant et le descendant de mon descendant jusqu'à temps que cette terre tourne en nourriture et fertilité." (Malemort) Qu'à cela ne tienne, il faudra en romancer un, ancêtre premier, l'esclave révolté, "Odono, débarqué en 1715" (Mahagony), dont le patronyme donateur de sens est point d'interrogation qui taraude toute généalogie.

Il n'y avait plus de village, de paysage, de famille: seules les cases de l'habitation pingrement accordées par le maître: qu'importe, on s'en inventera, à travers et malgré la douleur et la munificence d'être serf, à travers et malgré la jouissance et l'horreur sans recours d'être maître: alors, paradoxe et retournement, la Case devient celle du commandeur.

Il n'y avait plus de Temps d'Avant: qu'à cela ne tienne, on le rêvera, plus juste et précis que tout archive perdue dans les mauvais offices d'une administration. On inaugurera, tout autant pour dénoncer l'aliénation subventionnée des insulaires que pour dégager, hors lieu et dans le lieu, les espaces nouveaux du tout-monde, où, dans une gigantesque Babel, s'échangent les vocables balbutiés en toute langue-île.

Il y avait, certes, une parole, grande, celle d'Aimé Césaire et de quelques autres. Il fallait toutefois inventer d'autres noms, récrire et reparler tous les noms. Et soudain, toutes les défaites d'exister se retournent comme un gant dans la jouissance d'écrire; nul geste, à cet égard, plus porteur d'optimisme que celui de Glissant: par le faire de l'oeuvre, il prouve l'infini possible d'une parole qui transcende ses limites et en fait donation à d'autres, à venir.

Les tenants du terroir réaliste-socialiste ne cessent de reprocher aux textes leur "obscurité": ils voudraient y lire la reproduction d'une "réalité martiniquaise", la dénonciation de l'oppresseur, l'exhaltation de la victime, le pittoresque genre ananas et canne à sucre tenant la main à l'humanisme universalisant et assimilateur. En lieu de quoi, ils y trouvent une opacité revendiquée comme telle, piste vers l'être im-monde qui échappe à toute nomination; une virtuosité de langue digne de Proust, de Céline, de Faulkner (ce double/frère américain qui, du monde plantationnaire, a produit les figures les plus profondes - voir Faulkner, Mississipi); une syntaxe "créole", inouïe, qui renouvelle de fond en comble nos habitudes grammaticales. A ce propos, on ne le remarque pas assez, la littérature "française" se ressource toujours à partir d'une opération sur la syntaxe - voir Montaigne, Racine, Céline -, plutôt que du lexique - quoique chez Glissant les noms créoles sont convoqués à une joyeuse et baroque copulation avec ceux venus de la métropole: "Comprenant peut-être dans l'avenir qu'il fallait entendre changez le mot et sans tremblement ni césure entreprendre le neuf langage -quel? - et à peine et sueur et douleur et en ivresse de descente balancer sa syntaxe dans les herbes de deux côtés." (Malemort). Ils y trouvent, les condescendants de la tradition, une pratique et une théorie poétique qui, d'emblée, entend s'égaler, parfois en les affrontant, aux plus grands.

C'est bien cela qui dérange: ce refus obstiné de faire dans la "couleur locale", dans l'enfermement misérabiliste, dans le coincement réaliste-socialiste, dans l'exotisme de supermarché; cet arrachage à toute détermination, hormis celles des langues poétiques mises en présence; cette attention portée au geste d'écrire (mais, attention: ici, point de formalisme compassé et cher aux universitaires, mais quelque chose de beaucoup plus complexe et monstrueusement vital); cet obscur assumé qui multiplie par cent les possibles de la langue et les ressources les plus subtiles d'un ébranlement de notre être. Impossible de classer cet idiome; dans et par l'oeuvre, universitaires taxino-maniaques et bourgeois tiers-mondistes (ce sont souvent les mêmes) en prennent pour leur grade: Glissant montre un chemin tout autre, inclassable; toute révolte passe par la grandeur d'une langue neuve, et rien n'est plus dérangeant pour la fausse supériorité de l'ancien colonisateur que la maîtrise absolue des moyens artistiques mis en oeuvre, que cette assurance tranquille d'une hauteur de style qui est critique implicite de toute langue de bois. Inassignable sinon à sa propre ombre et lumière, l'oeuvre est par là figure même de la subversion. En ce sens, elle ne peut faire école que dans le malentendu; adressée à des lecteurs qu'elle crée au fur et à mesure de sa progression, elle récuse par avance l'officialité des disciples et l'estampillage scolaire des critiques: pour nous prendre, un par un, à la gorge, à l'estomac, à la tête, comme une fièvre à gros bouillons. Toutes les cases commodes, littérature nationale, clarté "française" du plat bon sens, geignement victimard, contestation de l'oppression qui n'est qu'aspiration à la place du maître politique, sont congédiées sans aucun compromis.

Point de personnages, ici: les paysages en tiennent lieu, décrits avec minutie dans leur efflorescence rhétorique. Car les personnages ne se définissent que de leurs voix, toutes instaurées poètes dans leur particularité, que de gestes obscurs, d'approbation ou de refus. Pareil au romancier, le peuple de son oeuvre se définit par une prise de parole qui est bien au-dessus des nécessités de la communication. Ce qui s'évoque ici, c'est la jouissance obsessionnelle de se faire exister par la poésie. Or, cette insistance sur le dire n'est nullement illusion, "rêve de poète", fuite hors du monde dans le fantasme. Au contraire, Glissant montre que les mondes, pour exister, doivent être nommés. Il n'y aura pas de "poétique de la relation", de plongée dans le divers avant que celles-ci soient baptisées. En ce sens, Glissant est l'héritier des grands logothètes de la tradition occidentale - à commencer par ceux de l'Ancien Testament - qui ont toujours su que, non seulement le dire était instaurateur, mais aussi que sa légitimité ne pouvait être trouvée que dans une poétique.

Ce que Glissant fait naître sous le nom de "créolisation" fournit ici la pratique et la théorie, absolument inséparables. Mais que faut-il entendre par "créole"? Tout d'abord, une langue à part entière, avec sa syntaxe et sa grammaire particulières, semblables à nulles autres. Ensuite, une langue qui a la vitalité de se créer en un très court laps de temps (on songe à l'émergence des vernaculaires au Moyen Age): et fonde subitement une communauté. De cette naissance-création située à la croisée de plusieurs cultures, Glissant tire la nécessité de mettre en relation toutes les langues du monde (Introduction à une poétique du divers). La créolisation, c'est l'entrechoc aux résultats imprévisibles de toutes les cultures entre elles, entrechoc rendu possible par la mondialisation de la communication. Glissant propose, dans l'optimisme et la générosité de l'utopie, une conversation des langues où nulle d'elle n'a position privilégiée, où les échanges réciproques créent sans cesse du neuf, dont la place n'est pas calculée d'avance; c'est ce qui, selon lui, distingue la créolisation du métissage, dont les résultats peuvent être conjecturés: "Mais cette mer qui explose, la Caraïbe, et toutes les îles du monde, sont créoles, c'est-à-dire imprévisibles. et tous les continents, dont les côtes sont incalculables." (Tout-Monde). Dès lors, il s'agit de définir l'être à partir de la pratique de l'échange, du frottis des cultures entres elles, à partir d'une poétique sûre d'elle: "Pour parler au monde, étrenne une langue d'éclats drossée sur les mers comme une nasse d'argent." (Malemort). Alors que l'identité imaginaire a toujours été fondée sur l'exclusion (trait qui n'est nullement le privilège de l'Occident; on songe aux xénophobies chinoise ou japonaise, aux Sioux précolombiens qui se nommaient "êtres humains", à l'exception bien entendu de tous ceux qui n'étaient pas membres de la tribu, etc.), Glissant se dresse contre la crainte massive du dehors. En cela, il a été précédé par une longue tradition chrétienne, dont il ne se réclame point, mais qui lui permet son avancée. Il y chez lui, inconscient, un esprit de la Pentecôte qui souffle avec vigueur, où toute langue est capable de vérité: "Créer, dans n'importe quelle langue donnée, suppose ainsi qu'on soit habité du désir impossible de toutes les langues du monde. La totalité nous hèle. Toute oeuvre de littérature en est aujourd'hui inspirée." (Poétique de la relation)

On se remémore alors ces troubadours du XIIe s, qui frottaient leur langue aux autres: à Raimbaut d'Orange, mêlant latin et provençal, Raimbaut de Vaqueiras (provençal, italien, français, gascon, et gallo-portugais); aux textes fondateurs de la littérature française, qui créent ex nihilo la noblesse d'une écriture poétique à partir d'une langue serve, ce qu'était l'ancien français en ses débuts. On songe, plus tard, à Montaigne, ce "mestis, le cul entre deux chaises." Glissant se révèle héritier très digne de ces grands fondateurs, en ressuscitant poétiquement la possibilité d'une parole tous azimuts.

On terminera ici par une réticence; le motif du tout, le relativisme de toutes cultures, même s'ils ne procèdent pas, chez Glissant, d'un multiculturalisme gnangnan, évoquent cependant les mêmes inquiétudes chez ce lecteur. Non du tout que Glissant ignore la souffrance et la violence du monde; mais, tout d'abord, parce que "rien n'est tout": le projet d'embrasser la totalité des étants relève nécessairement du discours du maître (Hegel), et l'histoire tout entière nous appris en nous en méfier. Ensuite, parce que supposer le dialogue du tout-monde, la coprésence de toutes les langues entre elles, c'est peut-être se leurrer, par optimisme et noblesse, sur la tolérance respective des cultures. Au contraire, lorsqu'il n'y a pas d'instance qui transcende les particularités, immédiatement surgissent les meurtres provoqués par le narcissisme de la petite différence, les génocides de classe et de race dont le vingtième siècle s'est fait une peu réjouissante spécialité; avatar historique qui n'est, encore une fois, nullement le fait des Occidentaux seulement. Glissant le reconnaît d'ailleurs à propos du créole lui-même, dont la naissance est inséparable de la violence de l'esclavage (c'est son penchant hégélien, une fois encore). Ce modeste hommage se termine donc en point d'interrogation, adressé à l'un des plus grands écrivains de la fin du millénaire.