Page d'accueil - Publications / Comptes-rendus - Un livre joueur : L’écriture et la voix

Un livre joueur : L’écriture et la voix

Paru dans L’Âne, n° 6, septembre 1982, pp. 20-5. Compte-rendu de Louis Marin, la Voix excommuniée, éditions Galilée, 1981.

 

E. Munch, « Le cri » (détail) « Hors circuit, hors schéma de la communication. »

 

            J’imagine qu’à partir de ce cri j’étais hors de moi : rien ne m’oblige à encadrer de guillemets « révélateurs » ce point de départ que sera ici le cri, me (nous, le) mettant hors de moi (nous, lui), cri généralisé, désapproprié, pseudonymisé, dès lors qu’il n’est point cité — mais on y entend une voix : l’écri de Blanchot, en « fait ».

            À supposer deux évidences :

            1 — que l’interprétation ne soit pas seulement saucissonnage et accumulation d’un savoir pédagogiquement transmissible (ce cri, ce vœu : qu’elle échappe à sa part de transmissibilité, et la littérature avec elle !), mais aussi frayage, où l’autre du texte joue sa partie absolument sans qu’on puisse la cadrer d’une glose ou d’un savoir ;

            2 — que la littérature ne soit pas seulement une rhétorique judiciaire, un calcul avec les pouvoirs, mais aussi tout autre chose ; quelque chose, donc, en littérature, parle, hors cadre. Mais quoi ? où ? comment ? Trois interrogations censées être résolues avant même que l’on écrive un « premier » mot de glose, mais que le commentaire, en fait, ne peut qu’éconduire ou reconduire à l’infini, comme questions insolubles, hors de son attente, débordantes, etc.

            Car cette parole, il est hors de question de l’assimiler simplement à la voix, encore moins au Logos (bien que nous ne puissions barrer d’un seul trait de plume ou d’un seul coup de gueule la question du phonocentrisme) : parole qui ne nous parvient que dans et par la médiation assourdie et oblique d’une écriture.

            Mais encore, cette parole, il est également hors de question de la réduire à une rhétorique, un simulacre, un effet de l’écriture, si vraiment l’autre y parle, que ce soit sous le couvert de l’anonymat, du fragmentaire.

            D’ailleurs qui précède quoi ? Quel concept (voix, écriture) a prérogative d’antériorité ? La question de l’antériorité est-elle encore possible dans l’espace littéraire ? Ce dernier n’est-il pas, précisément, l’espacement de cette question ? La parole littéraire serait donc fourchée, redoublée et redoublante, refendue en un lieu innommable : ne relevant ni de la voix comme trace de la présence et du sujet, ni de l’écriture comme silence et fabrication de simulacre.

            Tel est le vif et le dehors des questions et des hypothèses dans lesquelles s’engage le beau livre de Louis Marin, la Voix excommuniée (entendez, bien sur, mise hors circuit, hors schéma trop simple de la « communication »), livre joueur (parfois vertigineux dans sa jouerie) qui opère à la croisée de champs, de genres, d’auteurs que tout semble différencier : psychanalyse, philosophie, esthétique, critique ; autobiographie, histoire, fiction, peinture ; Nietzsche, Montaigne, Rousseau, Stendhal ; Giorgione, Dominiquin : diversité mathétique qui, à la fois, affole et surveille la rigueur de la démonstration, la pertinence et la minutie des lectures ; d’où nous pouvons déduire, au premier chef, que Marin est avant tout un écrivain, puisqu’il se fait, dans son livre, l’écho et la virtualité d’écritures en tous genres : qualité impropre, non-lieu, a-plénitude qui définit le mauvais genre même de la littérature.

            Il y a donc beaucoup de questions dans la Voix excommuniée, dans lesquelles s’écrit aussi, il faut le souligner, l’autobiographie de l’auteur lui-même — ou son autographie, selon sa terminologie, qui barre le bios du graphique —, un discours de « soi » et sur « soi », une voix indissociable de ses parcours interprétatifs comme de son existence : mise à jour, du même trait, du fictif dans le biographique et du désir dans la critique, si « objective » se prétende-t-elle.

            Certes, à ces interrogations, sur la mort de l’écrivain dans l’autographie, sur la mort vivante de la voix dans l’écriture, sur l’impropriété de toute citation, sur le cryptage et la signature, le livre ne répond pas toujours ; entendons-nous, pas toujours d’une façon « théorique », transmissible ; mais c’est là, paradoxalement, son aspect le plus stimulant ; ce texte ouvre, ou rouvre de manière neuve, un champ critique, philosophique, analytique et littéraire, en prenant à son su un risque pour lequel j’ai toujours eu une grande sympathie : celui de se voir reprocher de ne point (se) clore, de ne pas apporter une réponse assurée, définitive, aux problématiques qu’il traverse ; risque d’écrivain, une fois encore : car, si formidable, si splendide, si sûre d’elle que paraisse parfois l’écriture des « écrivains », la voix y tremble toujours, chuchote, se donne au silence.

            Les réponses rusées de la Voix excommuniée, en effet, ne peuvent jamais être dissociées de la manière dont elles sont énoncées ; elles doivent donc être lues comme autant de nouvelles questions, autant de relances de l’interrogation : si le langage littéraire (qui est aussi celui de Marin) parle, il parle comme absence ; là où il ne parle pas, déjà il parle ; quand il cesse, il persévère, car précisément le silence en lui se parle. Cette parole, chez Marin, en littérature, ressemble à l’écho, quand l’écho ne dit pas seulement tout haut ce qui est d’abord murmure, mais se confond avec l’immensité chuchotante, est le silence devenu retentissant, le dehors de toute parole. Mettez ici les guillemets, car je viens de faire une longue citation.

            Si l’on peut « redire » quelque chose à ce texte (qui, madré, est calculé, écrit pour échapper à la réprimande, pour demeurer insaisissable à la « critique »), c’est peut-être de se limiter à l’autographie. Car les questions qu’il soulève devraient être au centre d’une réévaluation (entre voix et écriture) plus générale du champ littéraire. Il faudrait donc les étendre à d’autres époques et à d’autres genres, en maints tomes divers, de Marin ou d’autres, tel est mon vœu, les inscrire dans une histoire des rapports équivoques qu’entretiennent gramma et phoné, écho et citation. Partirons-nous de Platon ? Ou encore de saint Augustin, dont Marin a pressenti l’importance : « Cependant comment invoquerai-je (Invocabo) mon Dieu, mon Dieu et mon Seigneur, puisque l’invoquer, cela implique que je l’appelle en moi-même ? Y a-t-il en moi une place où mon Dieu puisse venir ? »

            J’aimerais, dans ce parcours, une station prolongée en littérature médiévale, fourchée entre l’écriture de Logos et celle de l’écho (à bien lire la Vie de saint Alexis, par exemple), familière (dans le roman arthurien) des voix tombales, des cénotaphes d’où un corps absent parle surabondamment. Le trajet pourrait « aboutir » à Locus solus, perdu dans une poursuite effrénée d’une voix que l’écriture a tuée et qu’elle s’efforce de faire revivre (constituant par la l’écho si particulier de Raymond Roussel) ; aux romans de Blanchot, résonance d’un hurlement qui n’a pas fini de nous déchirer, que nous entendrons de plus en plus fort, de plus en plus subtilement.